
Hein ? Quoi ? Comment ça ? Non, vous ne rêvez pas. Voici venir une compétition sportive mondiale n’étant pas organisée dans un pays du Golfe arabique ! Profitons-en pendant qu’on le peut encore, hein ? Figurez-vous qu’en l’occurrence, il y en a qui n’en profiteront pas cette année – ou peut-être dans leur lit d’hôpital, la jambe plâtrée surélevée, la tête dans une écharpe et les bras bandés, liste interchangeable et non-exhaustive. À l’approche des championnats du monde de ski de Saalbach, en Autriche, on aurait pu vous livrer des pronostics très sérieux sur les forces en présence, mais bon, honnêtement, vu la forme récente de notre Nati sur lattes, les organisateurs ont tout intérêt à agrandir les podiums au nom de l’inclusivité et de la diversité pour espérer voir un athlète autrichien monter dessus. Alors quant à nous, on a préféré se concentrer sur les forces en absence, pour une fois. Parce que oui, c’est une blague aussi surutilisée que Viola Amherd au Conseil Fédéral et d’un niveau de noirceur se situant quelque part entre N’Golo Kanté et une télévision éteinte, mais c’est aussi un fait inéluctable : une saison de ski qui se respecte n’en serait pas une sans son lot de chutes spectaculaires, d’accidents quasi-mortels et d’arrêts de course d’une heure pour cause d’évacuation en hélico. On dit que les absents ont toujours tort, mais ceux de Saalbach ont leurs raisons (que la raison ne connaît certainement pas) : voici une liste elle aussi fatalement non-exhaustive des blessés du moment dans ce sport où la vitesse atteint (trop ?) souvent un palier à faire frémir les radars sur l’autoroute (même en Valais).
Le couple de stars
Lui, il la regarde et elle, elle regarde son armoire à trophées (ou Marco Odermatt, peut-être, on sait pas, après tout).
Vous les avez peut-être oubliés, tant ils ont été absents des pistes ces deux dernières années, mais Aleksander Aamodt Kilde et Mikaela Pauline Shiffrin, avant d’être le couple glamour du cirque blanc, sont aussi, comme ne l’indiquent pas leurs deuxièmes prénoms respectifs, deux athlètes d’exception. À tel point que s’ils emménagent ensemble, nos deux tourtereaux sur lattes devront probablement réfléchir à dédier une résidence secondaire entière à leur panoplie de trophées et médailles.
Ensemble, c’est bien simple, ils pèsent 21 globes (toutes tailles confondues) et 120 victoires sur le circuit mondial (dont le grosso modo 80% est certes à mettre au crédit de Madame, coup dur pour le patriarcat), auxquels s’ajoutent 7 titres mondiaux et 2 titres olympiques (à mettre, cette fois, à 100% au crédit de Madame qui, décidément, doit sans doute espérer que Monsieur ne demandera pas une répartition égale en cas de divorce).
Bref, un monstre et une extraterrestre dans le milieu. Si l’on était mauvaise langue chez Carton-Rouge, ou s’il s’agissait de Novak Djokovic, l’on dirait volontiers « heureusement » que des blessures par ailleurs originales ont stoppé quelque peu leur folle moisson de trophées. Or, aucune de ces deux conditions ne sont vérifiées. On ne peut donc que conclure que l’un, héliporté il y a près d’un an après une chute digne du Genève-Servette HC depuis son titre de champion, n’est pas encore près de rechausser les skis. Et que l’autre, n’en déplaise aux amoureux de cette denrée rare dans le sport contemporain qu’on appelle le suspense, risque bien de revenir le couteau entre les dents en quête d’une 100e victoire en coupe du monde, après s’être perforé l’abdomen en novembre passé. Oui, oui. Perforé l’abdomen. Le même genre de blessure qu’on peut contracter, au hasard, pour avoir offensé son voisin mousquetaire dans le Paris du XVIe siècle, ou pour s’être promené un peu trop tard à la Gare du Nord un samedi soir (dans le Paris du XXIe siècle).
L’étoile montante
Là encore, ni le prénom youtubesque, ni la bouille à la Cyril Lignac du bonhomme n’annonçaient un tel champion. Et pourtant, c’est bien il y a une année que Cyprien Sarrazin a marqué les esprits en s’offrant un doublé sur la mythique Streif de Kitzbühel, rien que ça, lui qui n’avait jusqu’alors remporté que deux victoires en coupes du monde (soit environ 49 fois moins que Mikaela Shiffrin, soit dit en passant). Il devenait alors seulement le 5e Français à gagner à Kitzbühel, se permettant au passage une célébration qui restera quoi qu’il arrive dans les annales du ski alpin.
📸Ski alpin / L’histoire de l’incroyable photo de Cyprien Sarrazin il y a un an à Kitzbühel https://t.co/DB0QIX5sUb pic.twitter.com/epHEBG8F2k
— Ski Chrono (@Ski_Chrono) January 22, 2025
Je vous le concède, c’est sûr, ce serait mieux si on voyait sur la photo ce qu’il y a de particulier à cette célébration, à savoir que Sarrazin se trouve non pas dans l’air d’arrivée, mais sur les boudins entourant l’aire d’arrivée.
Sauf que, alors qu’il était le principal espoir français de concurrence aux meilleurs skieurs du circuit en cette saison de championnats du monde, Sarrazin a lourdement chuté durant un entraînement à Bormio. Le résultat (âmes sensibles s’abstenir) : hématome intracrânien, vidange du sang qui avait commencé à noyer le cerveau, rééducation neurologique à venir, en bref : le Sarrazin a bien failli voir une chariotte du diable pour de vrai. Quant à savoir s’il rechaussera les skis, contentons-nous de dire qu’à la mi-janvier, c’était déjà une bonne nouvelle qu’il soit capable de communiquer. La série de courses de Bormio aura quant à elle fait au moins 4 victimes d’après le Blick, dont l’article sur le sujet a, disons, le mérite d’exister. Le tout à une année des Jeux Olympiques prévus dans la station italienne.
Remarquez, au Qatar, y’a eu plus que 4 morts sur les chantiers du mondial 2022, et on n’en a pas fait une affaire d’état, hein ?
L’outsideuse
Là, comme ça, on a l’impression que Vlhova bien, mais entre nous, en ce moment, Vlhova pas très bien.
1 titre olympique, 1 titre mondial, 31 victoires en coupe du monde et 4 globes de cristal, c’est le palmarès que bon nombre de skieuses et de skieurs rêveraient d’avoir même si, pour Mikaela Shiffrin, c’est juste un bon jeudi. C’est en tous cas celui de la Slovaque Petra Vlhova, dont la ville de naissance de Liptovsky Mikulas doit bien ressembler à ce que le commun des mortels hurlerait en descendant une pente glacée à 120 kilomètres heure avec deux morceaux de fibre de carbone attachés aux pieds et pour toute protection un justaucorps bien moulant. Las pour la Slovaque, les ligaments croisés, on les connaît tous : ils nous empêchent de passer pros, et voilà qu’ils empêchent même les pros de le rester. Blessée elle aussi il y a plus d’un an, Vhlova devra se contenter de Saalbach à la télé.
Le senior
Donnez un bonnet à Macron, tirez quelques secondes sur son nez et ses joues, enlevez-lui quelques années, mettez-lui des lattes aux pieds et lancez-le du haut d’une montagne à 150 à l’heure et vous obtenez… non, pas des élections présidentielles anticipées, mais bien Alexis Pinturault ! Bon, d’accord, ça fait beaucoup de conditions, mais il y a comme un petit air, non ?
On dit de lui qu’il attend les prochains mondiaux en territoire français pour prendre sa retraite sur une dernière victoire en coupe du monde qu’il ne saurait obtenir que sur une piste sur laquelle il s’entraîne depuis qu’il est tombé dedans étant petit (sans mauvais jeu de mot). Ce ne sera en tout cas pas cette année qu’il participera aux Championnats du Monde, puisqu’Alexis Pinturault souffre depuis sa chute à Kitzbühel d’une « fracture associée », qui n’est pas une faute d’orthographe pour une facture associée mais bien une fracture agrémentée de lésions mineures dans les « parties molles ». On laissera au lecteur le soin de mettre une image sur l’expression de « parties molles ». Décidément, Kitzbühel, gros dégâts.
Le re-retraité
Disclaimer : pour que la photo soit représentative de la réalité, n’oubliez pas d’ajouter dix ans et deux béquilles à Marcel Hirscher dans votre tête. Si vous n’en êtes pas capable, Carton-Rouge décline toute responsabilité et ne procédera à aucun remboursement.
Eh ! Oui, pour ceux qui l’ignoraient encore, le bonhomme skie toujours. Ou plutôt, disons qu’il skie de nouveau toujours. Ou plutôt qu’il ne skie de nouveau plus toujours. Quelque chose comme ça. En même temps, ça serait plus facile de s’en rappeler si Marcel Hirscher n’avait pas annoncé son retour en grande pompe dans le monde du ski alpin professionnel pour se blesser gravement sur la troisième ou quatrième course de sa nouvelle vie. Depuis ? On a à peu près autant de nouvelles de lui que d’un joueur de foot au pic de sa carrière parti fièrement incarner les ambitions sportives d’un pays émergent au Moyen-Orient. Et entre nous, si ça pouvait faire passer l’envie aux retraités en mal d’émotions fortes de se mettre en danger en reprenant du jour au lendemain le sport qu’ils avaient pratiqué au plus haut niveau pendant des années, ben nous, on ne dirait pas qu’on est contre non plus.
La mention spéciale
Elle va à celui qui a réussi l’exploit de se qualifier, non pas pour les Mondiaux de ski de Saalbach, mais pour la liste des absents des Mondiaux de ski de Saalbach dressée par nos soins, et ce, sans même chuter ! On parle bien de l’Italien Tommaso Sala (Sérieusement, avec lui, on est à une viande, une sauce et quelques lettres près d’une commande de kebab à Milan), dont les ligaments croisés, encore eux, ont lâché en novembre passé à Gurgl. Et franchement, autant dire que quand le nom de la station ressemble au cri (que disons-je, au borborygme) de douleur du skieur qui s’y blesse, il vaut mieux ne pas s’aventurer du côté de ses chiffres de fréquentation. Les rageux diront qu’on tergiverse parce qu’on n’a rien à dire du palmarès de Sala, et ils auront raison. Le bonhomme est bien meilleur au foot, apparemment.
Rien à faire, malgré tout nos efforts, Google ne peut pas croire que Sala soit un skieur. En même temps, dans les deux sports, on voit des mecs se rouler par terre sur des kilomètres. La seule différence, c’est que dans un des deux cas, les mecs en question se relèvent sans une égratignure. Dans l’autre, ils finissent à l’hôpital avec 3 os cassés et 4 tendons et ligaments déchirés.
Le cas qui questionne
Là, honnêtement, vous êtes bien toujours sur Carton-Rouge, mais même nous, on aurait de la peine à rendre ce cas-là drôle. Et pourtant il vaut d’être mentionné, rien que pour sa gravité.
On parlait des dégâts de Kitzbühel ou de Bormio, mais il se trouve que cette année, tout porte à croire que les sommets des Alpes et d’ailleurs se sont passé le mot et s’efforcent de nous donner un signal clair sur ce qu’ils en pensent, au fond, de notre ski alpin. Car du côté de Garmisch, ça n’a pas été la fête non plus.
L’Autrichienne Nina Ortlieb, celle qui enchaîne les retours à la compétition sans jamais avoir pris sa retraite et dont le palmarès compte cinq fois plus d’opérations médicales (20, un chiffre qui se passe de point d’exclamation) que de podiums en coupe du monde (4), en est quitte avec une fracture de la jambe – il paraît que la pauvre est blacklistée de toutes les compagnies d’assurances complémentaires -. La Suissesse Stephanie Jenal s’en tire quant à elle avec une déchirure du tendon du genou gauche. Mais la Tchèque Tereza Nova n’a pas eu cette chance. Sa chute a en effet entraîné une hémorragie cérébrale qui, a ce jour, lui vaut toujours un coma artificiel qui risque bien de lui faire passer son 27e anniversaire complètement inconsciente, entre la vie et la mort. Un simple accident, ou un accident de plus, dans un milieu qui semble attendre l’accident de trop pour réagir ?
Les mentions honorables
Parmi les représentants du pays hôte de ces championnats du monde, Vincent Kriechmayr est également annoncé incertain pour les mondiaux de Saalbach après une chute à Wengen (et certains y voient même un complot suisse pour nuire au voisin et concurrent, comme si on en avait besoin). Même situation pour Lukas Feurstein, également Autrichien, mais qui a chuté à Kitzbühel (et certains y voient même un complot de… ah, non, pardon). Pendant ce temps de l’autre côté des Alpes, c’est l’Italien Dominik Paris qui s’est à son tour chargé de nous rappeler que la neige et les ligaments croisés antérieur du genou, c’est décidément un duo qui déchire (et c’est pas Alex Frei qui dira le contraire).
Au total, ce sont donc 297 titres en coupe du monde qui manqueront peut-être sûrement à l’appel des mondiaux de Saalbach (et encore, la liste, on le rappelle, est aussi non-exhaustive que le nombre de matchs de foot qu’est capable d’agender la FIFA sur une année du calendrier des meilleurs joueurs du monde). À noter qu’exactement un tiers de ce palmarès est à mettre au crédit de Mikaela Shiffrin, qui ne supporte pas que la vedette ne lui soit pas réservée, même quand elle est blessée.
La spéciale valaisanne
Or donc, sur un sujet dont il est à peu près aussi difficile de rire qu’il l’est de ne pas en parler, choisissons de finir sur une bonne note en parlant d’Arnaud Boisset. Rassurez-vous tout de suite, le natif de Martigny n’est pas souffrant, en tout cas pas qu’on le sache. Une chute à 130 kilomètres heure lors de la descente de Kitzbühel l’a malgré tout poussé à annoncer vouloir faire une pause. Vous savez, pour réfléchir au sens de la vie, au but qu’il y a à s’élancer à 150 kilomètres heure du haut de montagnes pendant tout l’hiver, tout ça. Le Valaisan ne sera pas à Saalbach, sans pour autant être blessé, et tant mieux pour lui (enfin, à moitié, au moins). Néanmoins, sa saison l’aura tout de même vu se retrouver la victime involontaire de l’équivalent skiistique d’un envahissement de terrain, ce qui est assez rare pour être souligné. Sauf qu’à cette altitude, les seuls envahisseurs de terrains, ce sont, bah, au hasard, ceux dont le terrain est aussi la maison : en l’occurrence un écureuil.
On vous voit rire, bande de grands malins, mais est-ce que vous avez ne serait-ce qu’essayé d’imaginer ce que donnerait un bolide de 80 kilos au bas mot lancé à 150 kilomètres heure sur deux morceaux de fibre de carbone percutant un petit animal de maximum 500 grammes doté d’une queue en panache, la bouche pleine de glands et accessoirement mignon ? On n’est ni biologiste ni physicien, mais on est à peu près sûrs que vous n’obtiendrez pas un truc mignon à l’arrivée, mais plutôt un truc qui ressemblerait à l’incarnation vivante (à peu près) du mot Gurgl.
Crédits photographiques
Image mise en avant : Wikimedia Commons, https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Kohlmaisbahn_Saalbach-Hinterglemm.jpg
Mikaela Shiffrin : Wikimedia Commons, https://commons.wikimedia.org/wiki/File:FIS_Alpine_Skiing_World_Cup_in_Stockholm_2019_Mikaela_Shiffrin_3.jpg
Alexander Kilde : Wikimedia Commons, https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Aleksander_Aamodt_Kilde_%28NOR%29_2019.jpg
Petra Vlhova : Wikimedia Commons, https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Petra_Vlhov%C3%A12018Cropped.jpg
Alexis Pinturault : https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Alexis_Pinturault_aux_Championnats_de_France_de_Slalom_2021.jpg
Marcel Hirscher : Wikimedia Commons, https://commons.wikimedia.org/wiki/File:20131011_HIRSCHER_MARCEL_Einkleidung_%283%29.jpg
Tommaso Sala Mohamed Salah : Wikimedia Commons, https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Mo_Salah_in_UEFA_Super_Cup_2019.jpg
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