Les longues nuits de Bode

Bormio, Italie. Il fait nuit. Un luxueux camping car est parqué au bas de la piste de la Stelvio. Un dialogue s’engage.

– Hé, Bode ! Tu dors ?
 
– Non. Je n’y arrive pas. Pourtant j’essaie. Mais je n’arrête pas de me poser des questions.
 
– Relève-toi et va en boire une, ça te détendra !
 
– Non, j’ai dit que j’arrêtais ça. Je m’y tiens. En tout cas ce soir. On m’a assez catégorisé comme un noceur invétéré dans le passé. J’ai enfin réussi à me contrôler de ce côté là, c’est pas pour m’y remettre.
 
– Tu me sembles pas en forme, pourtant. Ça doit te manquer les femmes et la picole…
 
– Non. Ce qui me manque, c’est de gagner. De prouver encore et encore que l’on peut gagner en travaillant autrement, en mettant le plaisir de skier en avant. J’enrage à chaque faute, à chaque fois que mon ski dérape j’en remets une couche. A fond, toujours. Peu importe la discipline. Mais je ne sais pas quoi faire de plus pour que les résultats reviennent.
 
– T’entraîner aussi en vitesse, peut-être ?
 
– Arrête ! Je sais ce que je fais. La saison passée, je me suis entraîné en descente et en super-G et je n’ai pas réussi à remporter un des globes de la spécialité. Pourquoi s’acharner ? En plus les manches de slalom ont porté leurs fruits, non ? Deuxième à Levi, c’est pas mal ?
 
– Oui… et depuis ?
 
– Ça va revenir ! Faut juste que je continue. La saison dernière je n’avais pas décroché un seul podium avant la tournée en Italie et ça ne m’a pas empêché de gagner le général de la Coupe du monde.
 
– T’aurais pas plutôt la trouille dans les descentes ?
 
– Ça va pas ! Non ! Jamais de la vie ! Je sais que mes entraîneurs ont dit à la presse que j’ai eu peur quand je me suis cassé la gueule à Beaver, mais moi je ne le leur ai jamais dit ça. Ils ont dû ressentir que j’étais différent. J’étais juste sonné, c’est rien.
 
– T’as quand même fini deuxième à Val Gardena et quatrième ici sur la Stelvio…
 
– Je sais… Je t’ai dit que ça allait revenir.
 
– Bon, si tu fais un podium pour te vautrer dans la course suivante, ça vaut pas la peine.
 
– Alta Badia c’est spécial. Celui qui gagne doit avoir quelque chose de plus. Je ne l’avais pas cette année, c’est tout. Je vois déjà les journalistes écrire «Miller en plein doute» ou «Où es-tu Bode ?». Mais je m’en fiche. Je leur prouverai sur la piste que je ne suis pas mort.
 
– Et tu veux toujours pas leur causer aux journalistes ?
 
– Qu’est-ce que ça m’apporterait ? Ils parlent déjà tellement de moi sans que je leur adresse la parole. Et mes sponsors ne me le demande pas. De toute façon, ils savent que je refuserais.La nuit se poursuit dans les Alpes italiennes. Sous les flocons, les cris des derniers fêtards résonnent dans les rues quasi désertes. La neige qui recouvre la station étouffe les derniers bruits. Et Bode, seul dans son camping-car, ne dort toujours pas.

Écrit par Oscar Sörensen

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