Novembre noir pour des Bleu Ciel qui voient rouge

Tout passionné de sport d’équipe le sait : il y a et il y aura toujours de ces clubs qu’on adore détester, un peu comme les CFF, les films produits par Adam Sandler et les Français. Des clubs qui accomplissent l’exploit poétique s’il en est de transcender les barrières entre les hommes pour les réunir autour d’une haine commune qui devient, à force, une forme d’affection. Style de jeu trop rugueux, affiliation fasciste plus ou moins notoire, simples faits de jeux, corruption, rival traditionnel, ami de mon ennemi, bref : tous les motifs sont bons. Mais entre nous, les plus fédérateurs demeurent sans doute les deux suivants : injection massive et soudaine d’argent de provenance douteuse (et accessoirement aussi propre qu’une marée noire) d’une part, et succès subséquent d’autre part. À l’aube du « procès du siècle » qui s’apprête à secouer le petit monde pas tout rose du football anglais, Carton-Rouge vous offre une petite étude de cas du déclin automnal d’un de ces clubs qu’on aime détester, et qui en a vu de toutes les couleurs durant ce mois de novembre 2024 : Manchester City. Attention, ça va tirer à boulets rouges.

Quand l’or noir fait chou blanc

Ne nous y trompons pas. Parfois la mayonnaise à l’huile de truffe ne prend pas. On a beau se doter d’un richissime mécène qui cherche à mettre au vert les revenus de son or noir, et aux yeux duquel ce qu’on appelle les « droits de l’homme » ne représentent guère plus qu’un concept exotique vaguement amusant. On a beau, ensuite, se mettre dans le rouge pour faire venir les meilleurs joueurs du monde, tous attirés par la passion et l’amour inconditionnel du football, on a beau révolutionner le marché des transferts à coups de centaines de millions sous les yeux (fermés) des instances de fair-play financier. Parfois ce ne sont que rêves en couleur. Parfois le succès ne vient pas, comme si le club en question demeurait infertile malgré les tentatives de procréation financièrement assistées les plus poussées (in vitro, in crypto, tout ce que vous voulez).

La critique, dans ces cas-là, se montre souvent plus douce, presque gentille, teintée d’une pointe de résignation. Comme pour ce lévrier que mémé vient d’acquérir en dilapidant votre héritage mais qui, entre nous, est quand même plutôt moche et pas très obéissant. Oui, parfois, la bête ose une cabriole, atteint sans trop savoir comment la finale de la Ligue des Champions. Mais même là, vous rigolez, fort de votre supériorité, sachant pertinemment que ce n’est que pour se vautrer de plus haut.

Des chiffres rouges pour des chiffres verts

Mais il est des cas où injection douteuse d’argent et succès s’associent. Là, les critiques se font acerbes, que dis-je, vertes de rage. Car si le Paris Saint-Germain court toujours après sa première Ligue des Champions, ce n’est plus le cas de Manchester City, qui a du reste presque tout raflé ces dernières années au niveau national. 6 championnats anglais sur ces 7 dernières années, 2 FA Cups, 4 Coupes de la Ligue (si, si, ça existe encore, renseignez-vous !) et 3 Community Shields. Le tout pour plus de 2 milliards et demi dépensés depuis le rachat en 2008 par un autre magnat de l’or noir aux mains blanches comme neige (façon de parler, s’entend). Au niveau anglais, seuls les Blues de Chelsea font « mieux » avec un bon demi-milliard de dépenses en plus sur la même période, soit approximativement la valeur du yacht A+ appartenant au propriétaire de Manchester City lui-même. Quand on vous dit que le monde est petit ! Mais bon, comme l’argent de Chelsea ne vient pas d’un sheikh saoudien et que la stratégie de recrutement récente du club ressemble plus à celle d’un enfant de dix ans au milieu d’un rayon de boîtes de LEGO, laissons les Londoniens à leur blues et revenons-en à nos moutons noirs.

Tout amoureux du football vous le dira, le vrai problème vient surtout du fait que City était naguère un club sans histoire(s). Un club qui n’a pas le sang assez bleu, pour le dire autrement. C’est bien simple, et les chiffres le prouvent : premièrement, avant d’être racheté par un émir dont le nom équivaut à un sortilège appris en cinquième année à Poudlard, les Skyblues comptaient à peu près autant de trophées (en 109 ans de professionnalitude, l’air de rien) qu’ils n’en ont gagné depuis leur rachat (en 16 ans, donc). Les mauvaises langues diront que du côté des supporters, la courbe est sensiblement similaire. Mais Manchester City, avant 2008, comptait également trois fois plus de titres de champion de deuxième division que de première, un bon indicateur de l’appartenance à ce groupe de clubs qu’on appelle habituellement les « yo-yo » (qui montent et qui descendent, pour ceux que les analogies laissent de marbre) que sont aujourd’hui les Norwich City, Sheffield United, et autres Fulham. Concédons-le aux quatre ou cinq fans de Manchester City qui nous lisent peut-être : ces trois-là n’ont jamais vu la couleur d’un titre national, eux – sauf Sheffield, mais ça remonte à l’invention de la voiture, donc ça ne compte pas.

Alors à ceux qui disent encore que l’argent ne fait pas le bonheur, on répondra donc : « Certes, mais l’argent peut acheter un robot norvégien de deux mètres qui ressemble à Thomas le Train quand il s’énerve et qui, accessoirement, plante quarante buts par saisons. »

Qui a dit « Tom Haaland » ?

Quand un soleil rouge se lève

L’on aura donc compris que si les romantiques du football, dont nous nous flattons de faire partie, ont vu la vie en rose durant ce mois de novembre 2024, c’est parce que ce mois a été pour les quelque cinq cent supporters de Manchester City ce que mars 2020 a été pour toute la planète : un choc générationnel, du genre de ceux après lesquels on a beau faire, rien ne sera plus jamais pareil. Pour la première fois de la saison de sa carrière d’entraîneur, Pep Guardiola a passé un mois entier, rempli de sept matchs, sans aucune victoire. Le quotidien sonore des voisins de l’Etihad Stadium, on en convient, n’en fut probablement pas bouleversé. Mais pour l’équipe, cette série noire a été à n’en pas douter synonyme de nuits blanches. Et pour les amoureux du ballon rond, ce fut un symbole d’espoir, au moins aussi fort que l’arrivée de Luke Skywalker dans la Résistance. C’était la réalisation tant attendue de la prophétie, rien de moins que le début de la fin d’une ère.

“Eras come to an end” – Erik ten Hag, 2023
byu/UnitedFriedChicken insoccercirclejerk

OK, il l’avait annoncé un peu tôt, mais quand même, rendons à César ce qui lui appartient.

L’origine de ce trou noir des Bleu Ciel, parlons-en, rien que parce que les hypothèses les plus rocambolesques et les plus dignes de Carton-Rouge circulent à ce sujet. La blessure à long terme du milieu de terrain Rodri contractée en septembre, excuse toute trouvée s’il en est, suffit-elle vraiment à analyser ce saignement à blanc des quadruples tenants du titre de la Premier League ?

Assurément non, et heureusement, nous ne sommes pas les seuls de cet avis. Les moins terre-à-terre n’ont pas manqué de pointer du doigt les mots vigoureux du Brésilien Richarlison (le lecteur pardonnera Carton-Rouge d’avoir oublié autant son club actuel que sa position sur le banc des remplaçants) à l’annonce du vainqueur voleur du ballon d’or de cette année – à savoir le même Rodri, pour ceux qui n’auraient pas suivi le scandale footballistique du siècle. En anglais dans le texte, « la merde va aller en bas ».

Est-ce donc ça que le nez digne d’Ibrahimovic du bonhomme avait senti ? Ou bien Manchester City aurait-il été marabouté, comme certains spécialistes (du football, pas du maraboutage) l’ont sérieusement suggéré à propos du meilleur attaquant français transféré à grands bruits cet été* ?

Ce qui semble certain, c’est que malédiction, il y a bien. Qu’elle soit l’œuvre d’un joueur dont le seul mérite est d’avoir à son actif un plus grand nombre de maillots retirés pour des célébrations que de buts marqués, ou l’accomplissement (un peu plus tardif qu’escompté, probablement) des paroles d’Erik « le Prophète » Ten Hag, c’est un peu blanc bonnet, bonnet blanc. Le fait est que, depuis que le T-800 norvégien mentionné plus haut a eu le bon goût, affublé de sa tête des mauvais jours, de traiter un défenseur adverse de « fuc*ing clown », la merde a effectivement été très en bas pour les Citizens.

*Kylian Mbappé, pas Olivier Giroud

Le récit du mois en sept instants hauts en couleur

L’amuse-bouche
30 octobre, Tottenham 2 – 1 Manchester City

Deux choses sont comme qui dirait inéluctables dans le Nord de Londres : une armoire à trophées à peu près aussi garnie que celle du FC Monthey, et la capacité à sortir une perf’ venue de nulle part uniquement quand il s’agit de jouer contre Manchester City – et tout ça pour perdre quelques jours plus tard à domicile contre Ipswich Town, qui, au passage, signait son premier succès dans l’élite du football anglais depuis plus de vingt ans. On fait difficilement club plus constant dans l’inconstance.

Bref, à ce stade, City fait grise mine, mais au fond, tout le monde se dit que « ça va, c’est que la League Cup, ça ne va pas durer. Pas vrai ? »

Sauf que tout le monde a apparemment sous-estimé le pouvoir quasi mystique d’un but de Timo Werner, dont on apprend à l’instant le retour en Angleterre. Ce n’était en effet que le début de la pente pour Manchester City.

L’entrée froide
02 novembre, Bournemouth 2 – 1 Manchester City

C’est peut-être là que City a commencé à réaliser que la pente n’allait, de fait et comme la merde, pas vers le haut. Le jour où une série record de 32 matchs sans défaites en championnat a pris fin brutalement, la faute à une solide performance de ceux qu’on surnomme les Cerises. Ceux-ci ont été bien aidés, il faut le dire, par une défense de City qui prônait ce jour-là un marquage à peu près aussi agressif qu’un Magicarpe, et qui laissait présager des jours, voire des semaines compliquées à venir.

L’entrée chaude
05 novembre, Sporting Lisbonne 4 -1 Manchester City

On aurait pu penser que City se remettrait vite à l’endroit, surtout après l’ouverture du score rapide de Phil Foden, 24 ans et autant d’enfants que de buts marqués cette saison. Après tout, une ou deux défaites de temps en temps, ça arrive à tout le monde, pas vrai ? Il n’en fut rien. Ruben Amorim, entraîneur tout juste nommé à la tête du club rival de Manchester United et qui dirigeait son dernier match sur le banc du Sporting, s’est chargé d’annoncer la couleur à ses futurs adversaires de Premier League. Il faut dire qu’il pouvait compter sur un autre titan scandinave en la personne de Viktor Gyökeres, dont le nom est à mi-chemin entre des cymbales mal accordées et une toux hargneuse. Le Suédois fut au four et au moulin, lui qui sauva la tentative de son homologue Erling Haaland sur sa ligne avant de s’en aller inscrire un triplé. City pouvait commencer à broyer du noir. Quant à Amorim, l’avenir dira s’il est bien « la bonne personne au bon moment » pour son nouveau club (spoiler : pour le moment, il dit non.)

Le plat de résistance
09 novembreBrighton 2 – 1 Manchester City

Nouveau match, nouvelle douche froide pour les Skyblues, puisque l’ouverture du score d’Haaland n’a pas suffi à emporter un seul point de Brighton. Là encore, on note une défense dont la confusion n’est pas sans rappeler celle d’une fourmilière à laquelle on aurait donné un bon coup de pied.

Un bon indicateur de la crise que traverse le club ? On commence à se chercher des excuses : « Rendez-moi mes joueurs ! » crie par exemple l’entraîneur Pep Guardiola, sans trop savoir à qui. Mais malheureusement pour lui, le pire restait à venir.

Le prédessert
23 novembre, Manchester City 0 – 4 Tottenham

En ce qui concerne Tottenham, on renvoie notre aimable lecteur à l’amuse-bouche, s’il a encore faim. Une fois de plus, les Londoniens, grisés par leur victoire en coupe de la ligue, ont enfilé leur costume de Robin des Bois et ont débarqué à l’Etihad avec un seul but en tête : voler des points aux plus riches, n’attendant que de les redistribuer gracieusement aux plus pauvres.

Quatre buts à rien, une défense toujours aussi affûtée qu’un bloc de Gruyère : les Citizens se sont fait avoir comme des bleus et semblent plongés dans le noir le plus complet. Le reste de la planète football rigole, et ça donne même des ailes à l’équipe de Saint-Marin (oui, vous avez bien lu !) qui a eu le bon goût de proposer à Manchester City un défi à la mesure de ses performances récentes.

Le dessert
26 novembre, Manchester City 3 – 3 Feyenoord Rotterdam

Ça y est, c’est la fin. Là, avec une avance de trois buts marqués en l’espace de dix minutes par l’équipe locale, on a la peur bleue, on se dit comme Orelsan que la fête est finie, que la vie va reprendre son cours, que le rouleau compresseur est de retour.

Sauf que les joueurs du Feyenoord, après en avoir pris trois sur la tête coup sur coup, ont dû se dire quelque chose comme : « Merde, s’ils peuvent le faire, on le peut aussi, non ? » Pour le plus grand bonheur du monde du football, ils le pouvaient bel et bien. Entre défenseurs suicidaires et gardien sorti cueillir les champignons, les joueurs locaux ont offert à leurs adversaires néerlandais une remontée improbable, forçant Pep Guardiola non pas à se faire des cheveux blancs (il aurait bien de la peine…), mais à lacérer son propre visage avec ses ongles. Interrogé le front en sang après le match, l’intéressé avoue : « Je voulais me faire du mal. » OK, Pep, les goûts et les couleurs, chacun son délire, tout ça. En tous cas, ce n’était apparemment pas le cas de son équipe sur le terrain ce soir-là. Mais que Guardiola se rassure, ce n’est pas le cas de beaucoup de témoins de la chute libre de son équipe non plus.

Attention: si on n’y prend pas garde, ce vieux Pep ressemblera bientôt à un autre super vilain bien connu (les cheveux en moins, bien entendu).

Le digestif
1er décembre, Liverpool 2 – 0 Manchester City

Pour boire le calice jusqu’à la lie, quoi de mieux que de poursuivre cette série de non-victoires par un déplacement chez le Liverpool du nouvel entraîneur Arne Slot, qui avait l’occasion de prendre onze points d’avance au classement ? Résultat des courses : onze points d’avance au classement pour Liverpool, et Guardiola qui s’illustre une nouvelle fois plus que son équipe (ce qui est rarement bon signe, convenons-en) en offrant à la toile une blague presque trop facile pour être vraiment drôle.

Mais oui, Pep, on a compris, ça fait 6 défaites de suite.

La rétrospective du prochain mois

En tous les cas, on peut dire que Manchester City a pris au mot le fameux black friday, profitant de l’occasion pour solder des points durant tout le mois, et ce, toutes compétitions confondues.

Reste que, dans tout ça, la préparation du fameux Petrolico agendé début 2025 au Parc des Princes bat de l’aile, quoiqu’une telle affiche soit à peu près aussi attendue par la planète football qu’un nouveau remake en live action d’un classique Disney de notre enfance. Mais que dire alors du derby de Manchester, contre un ex-club de légende récemment rétrogradé 4 étoiles sur FIFA (pardon, FC, pour les plus jeunes) et qui a vu passer en un mois autant d’entraîneurs différents sur le banc que les Skyblues en dix ans !

Programme chargé, donc, qui pourrait bien faire voir à City quelques éléphants roses.

Le chiffre rouge à la con

132.

Attention, je vous vois venir. Attends, tu t’es trompé, c’est 115 infractions au fair-play financier commises par Manchester City depuis le rachat par l’émir Al-vada ben-davra en 2008, dont seulement 80 infractions financières pour 35 accusations de non-coopération dans les enquêtes qui ont suivi. Cette rédac amatrice qui ne vérifie même pas ses sources, c’est quand même scandaleux !

Oui, certes. Premièrement, vous avez loupé l’information de dernière minute selon laquelle les infractions du club seraient montées à 130. Ne nous remerciez pas, on est là pour ça. Et deuxièmement, vous oubliez que d’ici à ce que le verdict de la commission indépendante complètement obscure chargée du dossier Manchester City ne tombe (autrement dit, le retrait de quelques points au compte d’un pauvre club anglais se terminant par -ton et qui n’a rien demandé à personne), il reste encore une fenêtre de mercato. Et vu la situation du club, nul doute que Pep Guardiola aura carte blanche pour faire monter les enchères en janvier. Et puis franchement, entre nous, les commissions juridiques indépendantes dans le sport en 2024, on sait tous très bien ce qu’elles valent. Et on sait aussi très bien que c’est un montant dont Manchester City dispose largement.

Les mots bleus du mois

Rira bien qui rira le dernier.

Chers fans de foot, le mot de la fin est donc pour vous. Profitez. Croquez chaque instant, riez (jaune) tant que vous le pouvez, tant que la merde va comme qui dirait vers le bas. Car décembre est déjà un autre mois, et au fond de nous, on le sait tous très bien, que la justice fermera encore les yeux, que les infractions seront miraculeusement effacées, et qu’ils ne font que laisser de l’avance à leurs concurrents pour rendre le championnat plus équilibré après l’avoir gagné six fois en sept ans.

La photo couleur locale du mois

Parce que sur ce coup, le Père Noël est probablement le seul à pouvoir nous aider.

A propos Laurent Bouvier 10 Articles
...

Commentaires Facebook

2 Commentaires

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.


*


Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.