Ceci est une faute professionnelle

Quand Le/la footballeur·euse marque dans l'angle impossible, le bon peuple s'extasie béatement

Dans le football, tout est une histoire de but. Un autogoal du milieu du terrain, un coup franc dans la lucarne, une tête sur corner, un rotoillon suite à un cafouillage, un gardien qui se troue, un tir ping-pong sur deux défenseurs, une passe en retrait, un plat du pied dans la cage vide, un pénalty, etc… Lorsque tremblent les filets, que l’arbitre valide la réussite, le fan exulte ou se recroqueville de dépit. C’est le football, c’est la vie.

Un but est un but et finalement, peu importe comment le ballon se retrouve derrière la ligne, n’est-ce pas ? Dans le meilleur des mondes, je pourrais être d’accord avec toi, mais alors, nous aurions tous les deux tort. Car non, un but n’est pas un but. Le magnifique 0-1 d’Aston Villa au Parc des Princes nous fera toujours plus triper que l’inénarrable coup de bol de Shaqiri contre Zurich ou l’autogoal islandais contre la Suisse, même venant du milieu du terrain. Deux exemples de buts qui, finalement, nous font plus rire que nous extasier, même si certain et certaines célèbrent comme s’ils avaient réussi le but du siècle.

Et puisque que nous sommes en Islande, restons-y. Mon éminent collègue Florent Gonnet avait déjà nommé Géraldine Reuteler « buse du match », elle qui n’a même pas eu besoin d’être appelée par Pia Sundhage pour sortir bien avant ses coéquipières, se chargeant toute seule d’offrir à l’arbitre de la rencontre la joie de la renvoyer aux vestiaires et aux Islandaises la voie royale pour revenir dans la partie. Mais ce n’est pas ce qui m’a fait le plus bondir, de la part de notre bonne Géraldine, dans ce match. Car comme je l’ai dit ci-dessus, un but n’est pas un but. Le sien, dès la 2ème minute du match, m’a fait littéralement pousser des cris de joueurs de tennis et me retrouver projeté à l’époque où, bon gré mal gré, je prenais place au bord d’un terrain de Juniors E les samedis matins, à maugréer contre mes deux attaquants incapables de lever la tête pour réaliser le centre en retrait à son coéquipier, idéalement placé au point de pénalty. Que d’occasions de but galvaudées, mes amis ! Le foot est un sport collectif. En Juniors E, c’est normal que ça puisse arriver, tu apprends. Par contre, à ce niveau, si t’as encore pas compris, c’est que tu devais pas savoir.

Lancée en profondeur, sur le côté gauche de l’attaque helvétique, dans la verticalité de ce synthétique avec parking sur terrain vague en zone industrielle, Géraldine Reuteler choisit l’option « fille unique ». Elle lève la tête en recevant le ballon, ça oui, comme elle a appris, mais juste pour s’assurer de l’emplacement des montants des buts de C.R. Rúnarsdóttir et, bourrine, les yeux à nouveau fixés sur le ballon, ouvre son pied de prédilection, le droit, pour la mettre au fond. Invisibles Fölmli et Beney, pourtant si bien placées, au centre, pour la buse du match.

On lui pardonne, c’est 0-1. On pardonne aussi à Shaqiri parce ça finit au fond. Mais apprécier ce(s) but(s), c’est un peu comme aller chez le dentiste. Comme Reuteler, mes Juniors E pouvaient aussi rester sur le terrain lorsqu’ils marquaient dans l’angle impossible. Par contre, lorsqu’ils la mettaient dehors, dans le petit filet, dessus ou sur le gardien, ils devaient sortir, laisser la place à un copain qui, parfois, faisait mieux, souvent pareil. C’était notre deal. Et ainsi tournait l’effectif…

Reuteler est restée sur le terrain, et nous sur notre chaise de dentiste, pour le plus grand malheur de notre Nati bientôt reléguée et de notre volonté de nous déplacer au stade pour supporter cette équipe car, comme pour paraphraser maladroitement Fedor Dostoïevski, notre tolérance atteint un tel niveau que, pour n’offenser personne, nous ne nous autoriserons plus à qualifier ce genre de gestes de tous les qualificatifs qu’ils méritent vraiment. Nous nous abstiendrons juste de prendre le risque de nous poster devant la télé pour les regarder.

À quelques mois de notre Euro, où est donc l’aventure tant promise ? Pas le moindre fix d’adrénaline, plutôt un goutte-à-goutte de Valium… Reuteler aurait pu nous faire vraiment vibrer. Nous faire lever de nos chaises, hurler au génie devant nos écrans, nous faire rêver à des lendemains qui chantent. Et croyez-moi, ce n’était vraiment pas difficile. Fölmli et Beney étaient à l’affut, rien n’aurait pu les empêcher de nous offrir la pâmoison que l’on attend depuis si longtemps.

Oui, je suis dur avec Reuteler. Parce que je sais qu’elle peut le faire. Le petit Aston Villa l’a réussi à Paris, contre le rouleau compresseur de Ligue 1, lors de leur toute première incursion dans la surface de Donnaruma. C’est donc vraiment faisable. Passe en profondeur, tête levée, centre à ras terre. Morgan Rogers n’avait plus qu’à la pousser au fond. Même ma grand-mère l’aurait mis, tellement la préparation était parfaite. Ça quand même plus de gueule que ce truc chanceux qui finit 98.2% du temps en non-but, non?

Pas d’accord ? Tu peux avoir un autre avis. Tu peux avoir tort. Chacun sa vie, chacun son point de vue. Si tu préfères le foot qui gâche, j’y peux rien. On peut être en extase devant la façade, se laisser séduire par la beauté des apparences, être superficiels. Ça peut faire gagner un match, de temps en temps. Lever une coupe, jamais.

Choisis ton camp, camarade !

A propos Olivier Bender 43 Articles
Si j'étais de bonne foi, croyez-vous vraiment que j'écrirais ici?

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