Vous le saviez, vous, que le 24 mai, à Las Vegas, avaient eu lieu les « Enhanced Games » ? Ce moment merveilleux où le monde (du sport) découvre avec une sincère stupéfaction (et en choisissant le camp « évident » du bien, of course !) que des humains sont prêts à prendre toutes sortes de substances pour améliorer leurs performances lorsqu’il y a de l’argent ou du prestige en jeu. Une révélation absolument bouleversante. Mais qui aurait pu prévoir ?
Oui, le monde découvre ces « abus » avec stupéfaction, mais surtout avec autant d’indignation qu’un Argentin à la Coupe du Monde qui s’aperçoit qu’un arbitre peut siffler une faute CONTRE lui. Horrible ! Parce qu’évidemment, le dopage, c’est très grave, dans le sport. Ailleurs, en revanche, ces couillons seront capables de te tenir bon que « ça n’a rien à voir ». Évidemment, suis-je bête !
Tiens, par exemple :
- Le trader qui tourne à la cocaïne et aux amphétamines, c’est un guerrier du capitalisme moderne qu’il faut glorifier pour son abnégation.
- Le développeur de startup sous LSD, Modasomil et/ou testostérone injectable, c’est un visionnaire, le gars qui améliorera l’humanité à l’aboutissement de son projet dans lequel il met toute sa vie. Respect.
- L’avocat d’affaires nourri au café noir et Xanax, c’est de la pure résilience professionnelle. Chapeau.
- Le consultant fiscaliste qui n’a pas vu la lumière du jour depuis trois trimestres, tenant certainement le coup à grande rasade d’eau du robinet, un leader inspirant dédié à la « valeur travail ». Utile.
- Les Rolling Stones qui repartent en tournée à 85 balais… Wow, quelle forme !
Mais alors le nageur qui prend de l’EPO pour gagner trois dixièmes ? Ah non. Là, on touche aux valeurs fondamentales de l’humanité.
Et on adore surtout cette idée que le sport est depuis toujours et devrait rester “naturel”. Mais oui, bien sûr. Le sport de haut niveau, ce milieu réputé pour sa proximité avec la nature sauvage, entre les chambres hypoxiques à 15’000 balles, les analyses biomécaniques en temps réel, les capteurs de glycémie, les plans nutritionnels conçus par des laboratoires entiers et les équipes médicales capables de reconstruire un ligament avant la mi-temps, on était effectivement à deux doigts du retour à l’état de nature.
Mais attention : la technologie, oui. La chimie, non. Enfin… certaines chimies. Parce qu’en pratique, le sportif professionnel moderne ressemble déjà à une pharmacie sur pattes (Salut à toi, Rafa !). Anti-inflammatoires, antidouleurs, infiltrations, hormones “thérapeutiques”, compléments en palettes industrielles, sommeil artificiellement régulé, récupération optimisée à coups de protocoles expérimentaux… mais tout va bien tant que le produit exact n’apparaît pas sur la liste interdite publiée ce trimestre par une commission de types en polo et gilet sans manche tenant conférence à Marbella avec thème « La santé avant tout, notre rôle primordial ». #BandeDeGuignols
Et puis il y a cet argument magnifique : “le dopage détruit la santé”. Ce qui est vrai, évidemment. Contrairement au reste de notre société, qui protège merveilleusement bien les corps humains, sans parler des âmes.
Tiens, encore des exemples :
- Les banquiers qui explosent à 45 ans parce que objectifs/résultats/objectifs/pas résultats/pas bonus/hou le vilain…
- Les médecins qui finissent en burn-out face aux milliers d’heures alignées pour leurs patients anxiogénisés par une société malade de ces outrances.
- Les ouvriers qui cassent leur dos avant 50 ans, lorsqu’ils survivent aux canicules de plus en plus fréquentes.
- Les employés de bureau qui vivent sous anxiolytiques. Pas à plaindre, ceux-ci, normalement, ils ont le chauffage et l’air conditionné.
- Les étudiants qui carburent aux stimulants pour survivre à leurs examens. Et je te parle pas des profs.
Moi je dis, aucun problème. Le marché régulera ça. Sélection naturelle.
Mais sprinter plus vite grâce à des molécules ? Alors là, il faut convoquer immédiatement l’éthique, la philosophie et probablement le Tribunal pénal international (qui n’a rien d’autre à faire, ces temps-ci, justement).
Le plus drôle reste cette obsession de “l’équité sportive”. Comme si le sport de haut niveau avait déjà été équitable une seule seconde depuis… tiens, disons depuis l’invention des Jeux olympiques (où, je vous rappelle, dans les premières éditions, on filait des trucs aux adversaires pour qu’ils dorment durant la compèt’ ou se retrouvent avec une chiasse dantesque le jour de la course).
Mais le vrai problème moral, bien sûr, c’est Kevin* qui s’injecte un produit interdit dans une salle de bain d’hôtel à Budapest**. Et pour ça, on fabrique une patrouille à la con qui obéit tête baissée à des ordres ridicules, allant jusqu’à réveiller des gaillards à 2 heures du matin pour leur prélever un échantillon alors que le lendemain, ils ont une étape de 200 km sous 30 degrés dans la course la plus belle et la plus dure du monde. Tout ça grâce à un juge qui a trouvé l’idée monstre géniale et qui a validé le concept. Des cerveaux, je vous dis.
Et puis cette panique devant les Enhanced Games est assez fascinante parce qu’elle révèle surtout une chose : le sport avait besoin de conserver l’illusion romantique du mérite pur. Cette vieille fiction selon laquelle les champions seraient simplement des humains “naturellement exceptionnels”, nourris à l’eau claire, au travail et à la beauté du geste (Salut à toi, Roger !). Alors qu’en réalité, notre époque entière repose déjà sur l’optimisation artificielle des performances humaines. Le corps est devenu un projet. Le cerveau un outil à booster. Le sommeil une faiblesse logistique. La fatigue un bug médicalement corrigible.
« Oui, mais aux Enhanced Games, les records n’ont pas été pulvérisés, bien la preuve que le dopage ne sert à rien ». Si à ce moment, t’as pas encore compris et tu es capable de tenir ce discours, c’est que tu devais pas – et que tu ne pourras jamais – comprendre, Mitch’.
*nom connu de la rédaction
** lieu connu de la rédaction

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