L’Allemagne est l’avenir du foot : la chute

Longtemps sous-considérée, voire même méprisée, dans la presse francophone, la Bundesliga est devenue en l’espace de huit jours et quatre matchs la hype dont tout le monde se bouscule pour effectuer la dithyrambe. Comme cela fait quand un peu plus de temps que l’on annonce ce retour du foot allemand au sommet, tentative de décryptage de la chute et de la renaissance du Fussball à quelques jours de la Jahrhundert-Finale.

Rome, Stadio Olimpico, 8 juillet 1990 : Andreas Brehme transforme le pénalty contesté et contestable qui donne le titre de championne du monde à l’équipe d’Allemagne contre l’Argentine, tenante du titre. Si cette finale a été à l’image de tout ce Mondiale italien, triste à mourir, elle n’en consacre pas moins la meilleure équipe du tournoi. En match de poule, la Mannschaft a atomisé la grande Yougoslavie reposant sur la génération de l’Etoile Rouge Belgrade vainqueur de la Coupe des Champions l’année suivante puis s’est offert le scalp du champion d’Europe en titre, la Hollande, et du champion du monde sortant, l’Argentine. Il n’y a guère que l’Angleterre des Lineker, Waddle et autres Gascoigne en demi-finale qui était parvenue à bousculer les Allemands. Ce sacre mondial clôt un quart de siècle où la République fédérale d’Allemagne a dominé la planète football ; c’est en ce temps-là que Gary Lineker a sorti son fameux et désabusé : «Le football est un sport qui se joue à onze contre onze et où à la fin ce sont toujours les Allemands qui gagnent». Un autre slogan à la mode à l’époque consistait à dire : «Quand l’Allemagne a une bonne équipe, elle gagne le tournoi, quand elle a une mauvaise équipe, elle va en finale». 

Deux décennies et demie de succès

Il est vrai que les résultats de la Nationalmannschaft entre 1966 et 1990 sont éloquents : vice-championne du monde en 1966, demi-finaliste en 1970, championne d’Europe en 1972, championne du monde en 1974, vice-championne d’Europe en 1976, championne d’Europe en 1980, vice-championne du monde en 1982 et 1986, demi-finaliste de l’Euro 1988 et enfin championne du monde en 1990 ! Au niveau des Coupes européennes, l’Allemagne est moins dominatrice mais figure également dans le peloton de tête. Après avoir dominé les Coupes d’Europe au milieu des années 1970 dans le sillage du Bayern Munich et du Borussia Mönchengladbach, la Bundesliga a dû céder le leadership à l’Angleterre puis à l’Italie et à ses présidents-mécènes fortunés. D’ailleurs, les trois stars emblématiques de la Mannschaft championne du monde en 1990, Andreas Brehme, Lothar Matthäus et Jürgen Klinsmann ne jouent plus au pays mais bien à l’Inter Milan. Néanmoins, la Bundesliga fait toujours partie du gotha des championnats européens et occupe d’ailleurs en 1990 la première place de l’indice UEFA (calculé sur les cinq années précédentes). Depuis cette année-là, la Buli n’a jamais plus occupé cette première place…

Seize millions de renforts

Alors que l’Allemagne, version République fédérale, domine déjà la planète football, elle va en plus recevoir un renfort de poids. En effet, l’Histoire bascule à l’Est, l’imposture socialiste s’effondre en même temps que la République Démocratique Allemande, le Mur de Berlin tombe et l’Allemagne se réunifie. Ainsi, l’ex-RFA, déjà si dominatrice, par un bienheureux retournement de l’histoire, se voit d’un coup offrir un réservoir de population supplémentaire de seize millions d’habitants, dont quelques footballeurs de qualité. La RDA a atteint le 2e tour de la Coupe du Monde 1974 après avoir notamment battu sa grande sœur de l’Ouest, a été championne olympique en 1976 et a placé quelques clubs en finale de la regrettée Coupe d’Europe des vainqueurs de Coupe (Magdeburg vainqueur en 1974, Carl Zeiss Jena et Lokomotiv Leipzig finalistes en 1981 et 1987). D’ailleurs, le dernier Allemand à avoir remporté le Ballon d’Or, Matthias «Judas» Sammer, est un Ossi d’origine. L’équipe de Suisse est la première à expérimenter la puissance de cette Allemagne réunifiée en s’inclinant 4-0 en décembre 1990 à Stuttgart. Cette Allemagne déjà dominatrice et de surcroît renforcée par la réunification était alors persuadée que sa suprématie sur le football européen et mondial allait se prolonger indéfiniment ou presque. C’est en substance ce que déclarait à l’époque le capitaine de l’équipe championne du monde de 1974 et sélectionneur de celle sacrée en 1990, Franz Beckenbauer.

Maudits lauriers

Mais outre-Rhin, triomphe et confiance riment souvent avec arrogance. La faiblesse des Allemands, cela aura été de croire que leur domination sur le football était innée, automatique et qu’elle se prolongerait indéfiniment sans avoir besoin de consentir au moindre effort. On peut comparer le destin du foot germanique après la victoire de 1990 à celui du ski suisse après le triomphe de Crans-Montana en 1987 : Allemands et Suisses se sont endormis sur leurs lauriers, se sont reposés sur le talent d’une ou plusieurs générations d’exception et ont négligé de préparer l’avenir. A l’inverse, les rivaux humiliés de l’époque, Autrichiens en ski, Français, Italiens ou Espagnols en football, se sont remis en question, se sont mis au travail et ont développé des méthodes nouvelles, des tactiques novatrices, des concepts de formation révolutionnaires…
Ainsi, entre la fin des eighties et le début des nineties, les Français ouvraient les centres de formation par dizaine. En Espagne, un certain Johan Cruyff transposait le modèle batave à Barcelone et la Liga entamait la mue qui lui a permis de transformer un championnat réputé violent et brutal en ligue technique et offensive. Côté italien, un dénommé Arrigo Sacchi révolutionnait le jeu avec sa défense en ligne et son marquage de zone, alors que les Anglais créaient la Premier League et développaient sa commercialisation et son internationalisation à outrance. Pendant ce temps-là, l’Allemagne, engoncée dans ses certitudes et confortée par des années de succès, restait complètement hermétique à ces mutations et ne changeait rien aux méthodes qui lui avaient si bien réussi dans le passé : marquage individuel, libéro décroché, engagement et force physique, gabarits imposants, expérience plutôt que vivacité,  sanctification de la génération championne du monde en 1990 (un peu comme la France après 1998)…

Et la tactique ?

En quelques années, le foot allemand va prendre un retard considérable sur la concurrence pour n’avoir pas su évoluer mais aussi pour n’avoir pas voulu introduire une génération nouvelle et s’être trop longtemps accroché aux héros du passé. Le footballeur made in Germany s’est retrouvé dépassé non seulement sur le plan technique mais aussi et surtout, et c’est plus surprenant, sur le plan tactique. Que l’Allemagne accuse un gros déficit sur la qualité technique, cela ne surprendra personne et correspond aux vieux stéréotypes – aujourd’hui éculés – du footballeur germanique physique mais un peu bourrin et de la Bundesliga comme championnat où tous les goals se marquent sur des corners ou des mines à trente mètres. Ce qui était plus étonnant et qui tranchait avec la réputation de rigueur et de discipline de la grosse Deutschland, c’est que le footballeur allemand s’est retrouvé également à la rue du point de vue tactique.
Quand j’ai commencé à me déplacer à l’étranger pour voir du foot, il y a une quinzaine d’années, j’ai d’abord été plutôt attiré par l’Italie – ne serait-ce que pour une raison de proximité géographique et de frais. Je n’ai véritablement découvert la Bundesliga que dans les saisons précédant la Coupe du Monde 2006. Si j’ai instantanément été conquis par les ambiances et le côté festif et spectaculaire du championnat allemand, j’ai été effaré, surtout en comparaison avec le Calcio, par la faiblesse du niveau technique mais surtout l’absence de toute organisation tactique. J’ai assisté à des matchs, style Schalke – Leverkusen en 2005 (7-4) ou Francfort – Brême en 2007 (2-6) qui tenaient plus du football de préau que de compétition d’élite sans véritable marquage, avec des défenseurs qui se retrouvaient systématiquement à jouer des un contre un face à des attaquants plus rapides, aucune couverture mutuelle ni replacement… Et ce genre de Hurrah Fussball était très fréquent il y a encore quelques années en Bundesliga. Au niveau national, cela pouvait passer parce que, même en donnant deux ou trois goals à l’adversaire, il y avait toujours la possibilité de remporter le match. En revanche, en compétition internationale, face à des adversaires moins complaisants et mieux organisées, c’était forcément rédhibitoire.   

Schaffhouse, Winterthur et Frauenfeld en modèles…

Je me souviens d’une interview du sélectionneur national Joachim Löw. Celui-ci avouait que durant son (modeste) parcours de joueur en Allemagne dans les années 1980, il n’avait jamais songé à embrasser une carrière d’entraîneur car les entraînements, exclusivement basés sur le physique et la course à pied, sans aucune notion tactique, l’ennuyaient profondément. Ce n’est qu’en s’exilant à l’étranger en fin de carrière que Jögi a découvert les subtilités de la tactique et trouvé sa vocation d’entraîneur. Dans quels clubs l’actuel sélectionneur de la Mannschaft a-t-il eu cette révélation ? Milan, Barcelone et l’Ajax Amsterdam ? Que nenni : il a joué au FC Schaffhouse, au FC Winterthur et au FC Frauenfeld. Imagine dès lors à quel point l’approche tactique du football devait être pauvre outre-Rhin pour que trois modestes clubs de Suisse orientale qui n’ont jamais été réputés pour leur avant-gardisme soient cités en modèles par un entraîneur qui a amené son équipe dans le dernier carré de tous les grands tournois auxquels il a participé !

D’aucuns ont été pu être surpris qu’un joueur aussi limité que Philipp Degen puisse être titulaire pendant plusieurs saisons dans un club jouant tous les week-ends devant 75’000 spectateurs comme le Borussia Dortmund (qui il est vrai était assez loin à l’époque de ce qu’il est aujourd’hui). Mais le Bâlois était exemplatif du latéral moyen de Bundesliga d’il y a quelques années : généreux, multipliant les allers-retours dans son couloir et capable d’adresser un centre sur dix qui ne finit pas derrière le but. En revanche, des notions aussi futiles que marquage à l’intérieur, repli défensif, couverture mutuelle ou alignement sur la défense centrale ne faisaient pas partie du cahier des charges du latéral allemand de la première moitié des années 2000.

La génération sacrifiée

Dans les semaines précédant la Coupe du Monde 2006, la presse allemande angoissait à l’idée que la Nationalmannschaft ne puisse trouver un latéral droit capable de faire bonne figure à l’échelon international (ce sera Arne Friedrich qui, après un début difficile contre le Costa Rica, s’acquittera finalement convenablement de la tâche). Interrogé sur le sujet et sur le système de jeu à adopter pour ce WM à domicile, le sélectionneur de l’époque Jürgen Klinsmann répondait, non sans une certaine candeur : «Nous serons obligés de jouer de manière offensive, mes joueurs ne savent pas défendre». Bref, l’Allemagne n’arrive plus à produire des joueurs de qualité et, à mesure que les anciens se retirent, on mesure l’ampleur du désert qu’ils laissent derrière eux ; lors de la Coupe du Monde 1998, le seul véritable espoir de la sélection, c’est Jens Jeremies, pas franchement le joueur qui fait rêver. Il y a ainsi eu toute une génération, (dé)formée dans les années 1980 et 1990, une génération qui arrive aujourd’hui en fin de carrière ou qui vient récemment de prendre sa retraite qui n’a pas reçu les bases tactiques et techniques suffisantes pour régater au plan international, sacrifiée sur l’autel du tout au physique et qui n’aura reçu sa chance au plus haut niveau que trop tardivement après que la glorieuse génération précédente eût été usée jusqu’à la corde. Fatalement, les résultats du football allemand, tant au niveau des clubs que de l’équipe nationale, s’en sont fortement ressentis.
A suivre : la descente aux enfers
Photo Low de Pascal Muller, copyright www.mediasports.ch

Écrit par Julien Mouquin

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2 Commentaires

  1. Merci et bravo Julien pour cet excellent article .
    J’ajouterais qu’une période de disette économique a obligé durant les années 90 les clubs Allemands à se séparer de leurs fleurons et à faire venir des étrangers de seconde zone .
    Cela n’a pas aidé à améliorer la qualité du spectacle .
    Ces derniéres années , grâce au travail considérable aussi bien au niveau économique que de la formation tout est en train de changer .
    Cela fait longtemps que je dis que la Bundesliga est le championnat de demain .
    Reste à faire attention à ne pas laisser l’écart entre le Bayern et les autres se creuser car ça gâcherait tout .
    Il suffit de voir les ravages du binôme Barça-Real en Espagne pour s’en convaincre .

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