Mardi 3 février. Je me décide enfin à regarder l’ascension de la tour Taipei 101 de Taïwan par Alex Honnold sur Netflix, un événement qui a défrayé la chronique le 25 janvier 2026. Hasard de la vie, on a quasiment le même âge ! Par contre, pas le même courage. En effet, léger détail : notre larron préfère s’adonner à ce genre de passe-temps SANS PROTECTION ! Ce qui m’a frappé, c’est qu’on a beaucoup abordé cet événement sous l’angle de la morale, à grands coups de « Est-ce du voyeurisme ? », « Le retour du pain et des jeux » et autres titres incendiaires. Voyons tout ça.
Des mains tu transpireras…
Pour être franc, j’ai transpiré des mains tout du long, comme lors du documentaire Free Solo en 2017, où notre cher Alex essaie déjà de nous convaincre que grimper 1000 m sans protection est une activité parfaitement rationnelle et raisonnable.
Imagine Alex entendre un footballeur dire « C’était dur mentalement, le voyage en bus nous a épuisés… »
Je pense qu’on peut lui être reconnaissant de nous faire économiser des frais de psy. En effet, tout visionnage de ses exploits ravive quasiment instantanément le goût de la vie chez le spectateur, qui se dit que l’absence de son muffin préféré chez Starbucks n’est finalement pas un drame si insurmontable que ça.
Tool amour que j’ai pour toi
Bon, j’avoue, le simple fait qu’il écoute Tool pour se motiver durant son ascension a suffi à me convaincre de le défendre. Grand fan de ce groupe que j’ai eu la chance de voir deux fois dans ma vie, je peux confirmer que pour être dans la zone, y’a pas mieux ! Pour vous situer le niveau de dinguerie de ces joyeux drilles, sachez qu’ils ont écrit une chanson en se basant sur la suite de Fibonnaci : Lateralus.
Si ça vous donne pas envie de grimper un gratte-ciel, je peux rien pour vous…
The show must go Honnold !
En fait, je suis plutôt partagé sur le côté « show » de l’événement. D’un côté, en tant que profane de l’escalade, j’ai adoré les visuels qui expliquaient la structure de la tour et les commentaires techniques donnés par des professionnels. D’un autre, je n’ai pas trop compris pourquoi il y avait besoin d’un catcheur WWE sur le plateau, quand bien même fût-il un pote de notre Spiderman. Il était censé représenter le simple citoyen, mais franchement y’a que des Américains pour penser qu’un catcheur professionnel est le digne porte-parole de Monsieur Tout-le-monde… Cela dit, j’avoue qu’ils m’ont bien diverti lors de la deuxième partie de l’ascension, qui consistait à grimper 10 fois la même chose, avec quelques variantes pour vaincre les dragons.
Il y aussi eu tellement de passages mielleux que même les ours ont fait une indigestion. Le passage où il fait coucou à sa femme à travers une fenêtre en a constitué l’apogée. Je comprends qu’il faille mettre des émotions pour captiver le spectateur, mais si ça continuait, aux étages suivants, ils allaient nous mettre son prof de primaire et la voisine de ses parents qui le laissait grimper aux arbres !
Put your critics Honnold !
Passons maintenant en revue les principales critiques émises suite à la parution du documentaire :
Free Honnold (et Willy)
Première critique : C’est un vendu !
En effet, pour les esthètes du sport et notamment du free solo, discipline où l’athlète est censé communier seul avec les éléments loin des caméras, notre brave Alex a vendu son âme au diable en pactisant avec Netflix pour toucher le pactole. Et bien figurez-vous que notre protagoniste est libre et a parfaitement le droit de faire ce qu’il veut, et s’il souhaite mettre la daronne à l’abri, c’est son bon droit, d’autant plus que je ne crois pas qu’être grimpeur professionnel permette de cotiser jusqu’à 65 ans. Imaginez s’il avait réalisé son ascension en Arabie Saoudite, là ça aurait été plus chaud à défendre.
Si l’on considère qu’il savait sûrement en son for intérieur qu’il pouvait le faire, le ratio coût/bénéfice était plutôt à son avantage. Ou alors il s’est simplement dit que toucher une boule (au sommet de la tour) pour toucher 500 000 boules, y’a pire comme moyen de gagner de l’argent !
Indignation à géométrie variable
Deuxième critique : C’est un irresponsable !
Évidemment, le fait qu’il ait une femme et deux enfants a choqué dans les chaumières et la sacro-sainte RESPONSABILITÉ a été invoquée !
Par contre, quand près de la moitié de la Suisse skie bourrée tous les week-ends en arrivant à 70 km/h en bas de la piste bleue parce que ça les fait marrer, là bizarrement on parle moins de morale et de responsabilité… Quand on sait que notre athlète est végétarien et ne boit que de l’eau, ça met les choses en perspective.
D’ailleurs le grimpeur explique lui-même dans le podcast ci-dessous que les gens s’indignent quand c’est socialement acceptable de le faire : si sa femme avait épousé un pilote de rallye, le risque qu’il meure serait certainement beaucoup plus élevé mais tout le monde s’en foutrait parce que ça serait socialement acceptable.
Les gens le perçoivent comme une tête brûlée alors qu’en vérité il est toujours dans le calcul et le contrôle. Comme il l’explique, la plupart le jugent sur une vidéo YouTube, alors qu’il travaille d’arrache-pied depuis 25 ans dans ce but. Pour lui, ils sous-estiment totalement son expertise. À ce stade, il est parfaitement logique qu’il soit très fort dans ce qu’il fait.
C’est du voyeurisme !
Troisième critique : Quelle indécence, les gens regardent pour voir s’il va tomber !
En effet, Netflix avait prévu un décalage de 10 secondes afin d’éviter toute image insoutenable en cas de chute. On oublie toutefois qu’on a tous vu des gens tomber d’un gratte-ciel à l’occasion des attentats du 11 septembre 2001. Encore mieux : beaucoup regardent le cyclisme pour voir les chutes ou les sports motorisés pour les crashs. Du coup, le débat relancé par certains articles consistant à se demander s’il est décent de proposer du pain et des jeux n’a pas vraiment lieu d’être. Certes, je n’ai pas vraiment aimé voir les gens à l’intérieur de la tour prendre des selfies à son passage. Mais bon, apparemment ça ne l’a pas vraiment déconcentré, donc qui suis-je pour juger ?
Monde étrange où un athlète qui repousse ses limites choque plus qu’un un conseiller national valaisan qui dépose une rose blanche lors de la cérémonie en hommage aux victimes de Crans-Montana et dans le même temps une motion pour dérembourser la psychothérapie. Je vous laisse juger qui est le plus obscène des deux.
Enfin, que vaut l’argument du voyeurisme dans un monde où les gens balancent toute leur vie de leur plein gré sur les réseaux sociaux ?
Pas d’amis(-gdale)
Quatrième critique : C’est un freak, il n’a aucun mérite car il est prédisposé génétiquement !
Déjà, pour mettre les choses en contexte, il faut savoir qu’Alex a choisi le free solo car il n’avait pas d’amis étant petit (il était trop timide) et préférait faire les choses seul dans son coin. Sa tête d’éternel enfant donne d’ailleurs la fausse impression qu’il est dans la lune et passe son temps à rêver éveillé.
C’est sans tenir compte d’un élément plus surprenant : son centre cérébral de la peur (l’amygdale) serait anormalement petit. Des scientifiques ont en effet obtenu ce résultat en analysant son cerveau il y a quelques années. Cela dit, ce n’est pas assez pour expliquer son talent. Notre saltimbanque explique même qu’il est plutôt logique qu’après tant d’années de pratique son cerveau se soit adapté. D’ailleurs, de son propre aveu, il n’est lui-même pas dénué de peur : il confesse avoir eu plus peur de parler en public lors de son Ted Talk que de grimper El Capitan, ce qui vous l’admettrez est parfaitement hilarant.
Le plus impressionnant est que ce gars est un maître Shaolin de la visualisation par avance. Là où la plupart visualisent une issue positive, il s’évertue à anticiper tous les scénarios, même les plus morbides, si bien qu’il est fin prêt mentalement pour parer à toute éventualité (une chute, un oiseau qui le percute, une pluie soudaine).
Et ça, Mesdames et Messieurs, c’est ce qui s’appelle être un grand sportif qui a beaucoup sacrifié pour atteindre un niveau d’expertise unique. Bravo à lui !
Crédits photographiques
Photo de titre : Lisanto 李奕良 sur Unsplash
Remerciements
Un grand merci à Marguerite, Christian, Vincent et Benjamin pour leurs éclairages de grimpeuse et grimpeurs émérites !

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