Des « mondiaux » de hockey tous les ans ? Mais pourquoi donc ?

Il joue où, lui ?

Nous revoilà en mai, les oiseaux qui piaillent, les vaches qui clochetonnent dans les prés en plein village, les pollens qui volettent au vent et, fidèle au poste comme une nouvelle initiative raciste et idiote de l’UDC, le championnat du monde de hockey sur glace. Ce moment magique du calendrier où l’IIHF parvient à sacrer « la meilleure nation du monde » pendant que les meilleurs hockeyeurs de la planète sont occupés à jouer quelque chose d’accessoirement plus important (pour leur gloriole et leur porte-monnaie personnel à eux) : les play-offs de NHL. Ces championnats du monde en mai semblent, vu d’ici, une idée brillante, presque poétique dans son absurdité. Un peu comme programmer un championnat du monde cycliste pendant le Tour de France ou organiser un concours du meilleur vin suisse à Neuch’ pendant la Foire du Valais.

Bon, mais faut comprendre aussi : c’est la seule période du calendrier où tout le monde est vaguement disponible, c’est-à-dire surtout ceux qui n’ont pas été qualifiés pour mieux ailleurs. Et puis, il y a cette jolie tradition internationale consistant à appeler ça « l’élite mondiale » avec un sérieux imperturbable, comme si le répéter très fort et très souvent suffisait à faire monter le niveau de Giovanni Morini (Italie) ou encore Ken André Olimb (Norvège) à celui de Connor McDavid ou Nathan MacKinnon. Bienvenue donc aux Mondiaux de hockey sur glace, cette sorte de Coupe du monde de football organisée en plein milieu de la Ligue des Champions, où le Brésil se présenterait avec trois latéraux de Série B et un gardien du LS « parce qu’il fallait bien compléter l’effectif ». Le tout avec, bien sûr, la promesse solennelle que “le niveau reste exceptionnel”, phrase si universelle que tu sauras interpréter à sa juste valeur, connaisseur que tu es.

Résultat : ces Mondiaux ressemblent plus à une convention internationale du « ah oui, il joue où déjà, lui ? » qu’à une finale de Coupe Stanley, un tournoi où les commentateurs passent la moitié de leur temps à expliquer que « cette absence est finalement une opportunité pour le collectif ». Mais que non !, tout le monde n’est pas Eric Cantona. Loin de là.

Et pourtant, l’IIHF persiste. Chaque année. Avec l’enthousiasme presque religieux d’un organisateur de fête de bienfaisance persuadé que cette fois, promis, les gens viendront surtout pour l’ambiance et le marché solidaire et pas uniquement parce qu’il y a des raclettes, de la saucisse, du blanc, et Gilou avec son p’tit accordéon.

Le plus ironique dans l’histoire, c’est que ce tournoi vaguement absurde est probablement l’événement le plus important du hockey mondial, même sans les Connor McDavid, les Nathan MacKinnon ou encore les Nikita Kucherov (mais pour d’autres raisons), car contrairement à la NHL, cette immense machine commerciale dont les revenus finissent principalement dans les poches de propriétaires suffisamment riches pour considérer l’achat d’un nouveau yacht comme « un investissement raisonnable », l’IIHF fonctionne selon une logique presque touchante de naïveté humanitaire. Donc certes, sportivement, ce n’est pas l’événement le plus important du hockey mondial, mais structurellement oui car l’argent des Mondiaux ne sert pas uniquement à financer des lounges VIP remplis d’invités expliquant très fort qu’ils « adorent le hockey depuis toujours ». Non. Les près de 40 millions générés chaque année (pour un budget de 50 millions) servent à maintenir sous perfusion tout le reste du hockey mondial (oui, oui, même au Portugal ou au Maroc).

Le mondial de hockey féminin ? Financé grâce à ça.
Le mondial des juniors ? Pareil.
Les divisions inférieures par-ci par-là ? Aussi.
Les pays où une patinoire représente déjà un exploit architectural plus complexe que la gare de Lausanne ? Eux également.

Sans ces championnats du monde, une bonne partie du hockey international disparaîtrait plus vite que les Leafs de Toronto au deuxième tour des play-offs. Et c’est là que le tournoi devient presque poétique dans son ridicule. Parce qu’au fond, ces Mondiaux ressemblent à ce bistrot désuet au coin de la rue que tout le monde aime critiquer, à la déco qui date d’une autre époque, où le serveur oublie une commande sur trois et où les verres ne sont jamais vraiment les mêmes… ni vraiment propres. Mais le soir où tu cherches un coin pour tuer ton spleen, c’est immédiatement là que tu déboules, sûr de trouver des types qui deviennent vite tes copains, partants pour une petite blonde et une partie de fléchettes au bout du bar. #Nostalgie

Quoi qu’il en soit, pendant que la NHL vend au monde le hockey premium sous stéroïdes commerciaux, les Mondiaux jouent au Robin des Bois. Un Robin des Bois en costume-cravate, chevauchant sa Škoda 4×4 hybride et contraint d’expliquer chaque année pourquoi le championnat du monde se déroule sans les meilleurs joueurs du monde. Ce qui reste, marketingment parlant, un défi comparativement presque égal à celui consistant à réussir à refiler des abonnements annuels pour un siège pourri dans une patinoire d’un autre âge ou pour suivre un club qui ne gagne jamais rien, malgré moult promesses de pré-saison et malgré une belle patinoire brandée locale manquant quand même cruellement de pissoirs.

Cela dit, ce qu’il y a de plus beau, c’est peut-être cette envie collective d’y croire malgré tout. Comme si, pendant quelques jours, chacun acceptait de jouer le jeu, de suspendre un peu son cynisme et de se laisser embarquer dans quelque chose « de plus grand ». Les fédérations parlent de « prestige immense ». Les diffuseurs évoquent « l’élite mondiale ». Les supporters répètent que « le niveau reste exceptionnel ». Le tout en prenant tellement de pincettes qu’ils pourraient étendre tout mon linge. #ToutLeMondeIlEstBeau

Et quelque part, ils ont raison. Parce qu’au-delà du paradoxe grotesque, ce tournoi sert réellement à quelque chose. Là où la NHL construit un empire, l’IIHF redistribue. Là où les play-offs de ligue nord-américaine fabriquent des millionnaires (sur la glace et en dehors), les Mondiaux permettent à des gamines de jouer au hockey en Hongrie et à Thoune, à des juniors slovènes de voyager ou à des sélections improbables de continuer à exister entre deux défaites 11-0 contre la Finlande ou le Canada.

Alors oui, sportivement, le concept reste absurde, genre vaporette goût salami. Oui, sacrer un champion du monde sans les meilleures ressemble vaguement à un concours du meilleur restaurant italien sans l’Italie (qui a dit que de toute façon, maintenant, ils avaient l’habitude de ne pas participer ?). Ou à la Conférence League. Voire la Ligue des Nations. #ToutEstFootball

Voilà, presque tout est dit. En résumé, sans cette compétition un peu ridicule, une énorme partie du hockey mondial fondrait plus vite que l’aura de Valérie Dittli à la tête du département des finances de son canton d’adoption dans lequel elle avait choisi délibérément de ne pas déposer ses papiers.

Et quelque part, c’est peut-être ça, le vrai titre mondial.

A propos Olivier Bender 73 Articles
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3 Commentaires

    • Ce qui fait surtout peur c’est que l’initiative pas raciste mais idiote (je le concède) de l’UDC n’a été concurrencée par aucune proposition d’autres partis pour répondre à l’inquiétude du peuple concernant la surpopulation dans notre pays.

      • Tu as tout à fait raison, Bastien. Il faut oser parler vrai pour résoudre les vrais problèmes. La droite au pouvoir en Suisse depuis toujours ne fait rien pour la Suisse, trop occupée à se remplir les poches et à favoriser les copains. Comme tu le relève, le vrai problème, c’est surtout que personne n’ose remettre en cause le modèle libéral suisse lui-même. On parle sans arrêt des conséquences que sont l’explosion démographique, les loyers impossibles, les routes saturées, la pression sur les salaires, mais jamais des mécanismes qui produisent cette situation.

        La Suisse fonctionne aujourd’hui comme un marché ouvert où les intérêts économiques passent avant l’intérêt collectif. Les patrons veulent une main-d’œuvre toujours plus abondante et moins chère, et les partis acceptent cela parce qu’ils restent prisonniers d’une vision ultra-libérale du pays.

        Si on voulait réellement répondre à la question de la surpopulation, il faudrait accepter des mesures beaucoup plus structurelles :

        · mettre les employeurs sous tutelle sur les questions de recrutement, en limitant drastiquement l’engagement de travailleurs étrangers pour privilégier systématiquement les travailleurs suisses, quitte à laisser une place vacante en attendant qu’un bon suisse puisse la prendre ;

        · orienter les jeunes vers les secteurs dont l’économie a réellement besoin, au lieu de laisser chacun choisir des filières sans débouchés ;

        · considérer que chaque adulte doit avoir une utilité économique concrète et que chaque enfant est un adulte en devenir ;

        · distribuer les logements selon la taille des familles et les besoins réels, plutôt qu’en fonction du montant du loyer qu’elle peut mettre ;

        · fixer les loyers de manière centralisée selon l’utilité sociétal des habitants plutôt que selon la spéculation du marché (une infirmière pourra avoir un 4.5 pièces pour 1000 fr. et un directeur de banque pour 3500 fr.) ;

        · instaurer des péages urbains élevés pour limiter l’engorgement des villes et réduire les déplacements inutiles.

        À partir du moment où un pays est petit et densément peuplé comme la Suisse, on ne peut pas continuer à appliquer naïvement les principes du libre marché partout et s’étonner ensuite des conséquences. Soit on garde le libéralisme total, soit on reprend un contrôle politique fort sur l’économie, le territoire et la démographie.

        On lance une initiative dans ce sens Bastien?

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