Sans grandes difficultés, vous pourriez tous me citer au moins vingt légendes de l’Albiceleste. En bon vivant que vous êtes, vous avez sûrement déjà savouré une bonne bouteille de malbec ou dégommé une assiette de costillas au stand argentin du Montreux Jazz à 2 heures de l’après minuit. Mais est-ce que vous y connaissez quelque chose au cinéma argentin ? Que la réponse soit positive ou négative, vous n’avez probablement jamais entendu parler de Blas Zanella. Et pourtant, retenez bien son nom. Originaire de la province de Santa Fe, cet incroyable vivier de footballeurs et de sportifs en tout genre, ce réalisateur de 32 ans a sorti un premier long métrage intitulé « El Interino » en décembre dernier. Avec humour, il raconte ce fútbol des nouvelles de Roberto Fontanarossa, celui qui se joue au milieu des pâturages et où passion et sentiment d’appartenance ont élevé parmi les meilleurs joueurs et entraîneurs du globe. Interview.
En trois mois de voyage en Argentine, on a bien assez de temps pour visiter tous les incontournables du pays selon le Guide du Routard. Alors on se pâme devant les millions de litres d’eau qui déferlent chaque seconde sur les chutes d’Iguazú, on se complait d’avoir gagné le « bout du monde » après 14 heures de car jusqu’à Ushuaïa et on déambule sur les traces de D10S dans le quartier de la Boca au milieu d’une mare de touristes en quête d’authenticité… Quand deux photos devant la Bombonera et le Monumental suffisent à certains pour se targuer d’avoir « vu » la folie du football argentin, il en faut beaucoup, mais alors beaucoup plus pour rassasier le puriste de merde que je suis.
C’est donc loin des tumultes de la prétentieuse Buenos Aires que j’ai mis le cap : à Rosario, la vraie capitale du fútbol. Mon périple a pris une tournure pittoresque dès mon arrivée dans la pampa humide de la province de Santa Fe, terre d’origine de Leo Messi et des « plus belles filles du pays ». Là-bas, j’ai dégusté un asado au Caribe Canalla (une plage consacrée aux socios de Rosario Central) avec le sosie de Kily González, j’ai vu le maillot d’un enfant cramer sous mes yeux à cause d’un feu d’artifice censé accompagner l’entrée des joueurs lors du clasico de Chabás, commune de 7’000 fous furieux, entre l’Atlético et Huracán et j’ai trimballé ma gueule de blondinet devant la caméra pour jouer un mafieux napolitain. Mais qui a bien pu avoir une idée pareille ?
Eh bien, le moment est venu de vous parler de Blas Zanella, brillant réalisateur installé à Rosario. En 2025, il a sorti son premier long métrage intitulé « El Interino » – « L’Intérimaire » en VF – où l’on suit la lente ascension de Varela, entraîneur de la réserve du club local d’Aprendices Casildenses, jusque sur le banc de l’équipe première. Le rêve d’une vie pour ce formateur dévoué, qui doit néanmoins composer avec le snobisme et les magouilles de sa direction, des infrastructures vétustes et la colère des hinchas quand ces derniers se rendent compte que l’entraîneur qui lui a été préféré est en fait un escroc. Alors que le club de Casilda végète au fin fond du classement, seul Varela semble en mesure de renverser la situation. Dans cette comédie, Blas Zanella raconte un autre football argentin, provincial, populaire et que vous ne pourrez détester.
Carton Rouge (CR) : Blas, « El Interino » est sorti en décembre dernier et il s’agit de ton premier long métrage. Pourquoi une histoire de football ?
Blas Zanella (BZ) : Tout d’abord, le football était déjà présent dans mes souvenirs les plus lointains et j’ai moi-même joué en club pendant douze ans. Étant un passionné de sport depuis tout petit, j’ai grandi en admirant des légendes comme Ronaldo le Brésilien et Batistuta. Le football fait partie de la personne que je suis.
CR : Dans ton film, Varela, l’entraîneur local de la réserve du Club Atlético Aprendices Casildenses se voit initialement privé de son poste de rêve sur le banc de l’équipe première lorsque la direction lui préfère Bocha Marinelli, un escroc qui se vante d’avoir coaché en Italie. Est-ce que dans la réalité aussi, tout ce qui vient d’Europe semble plus prestigieux aux yeux des Argentins ?
BZ : Oui, il y a de ça. Bien qu’« El Interino » soit une fiction, j’ai observé plusieurs situations similaires en Argentine et ailleurs en Amérique latine. Au vu de la situation économique difficile que traverse notre pays, beaucoup de clubs argentins misent désormais sur des jeunes entraîneurs du cru, mais qu’ils licencient lorsque quelques défaites s’enchaînent. En sélection, c’est un miracle ce qui s’est produit. Lionel Scaloni était un jeune coach en provenance du staff de Jorge Sampaoli, sauf qu’il avait cet avantage de connaître déjà toute la nouvelle génération de joueurs qui brille aujourd’hui et qui a accompagné Messi dans son dernier Mondial.
CR : Dans « El Interino », de par la manière dont tu dépeins le personnage de Bocha Marinelli, très arrogant et incompétent, tu critiques ce modèle-là. Que l’herbe n’est pas plus verte ailleurs et que l’entraîneur idéal, le club d’Aprendices l’avait déjà…
BZ : Oui. C’est ce qui s’est récemment passé à Boca, avec les passages désastreux d’Edinson Cavani et d’Ander Herrera, qui étaient pourtant des références en Europe il y a pas si longtemps que ça.
CR : Qui sont tes références cinématographiques en termes de réalisateurs ?
BZ : Il y’en a énormément, mais pour commencer par des réalisateurs argentins, je citerais Eliseo Subiela et Leonardo Favio. J’aime aussi Héctor Babenco, qui était un grand cinéaste argentin installé au Brésil. À l’international, mes références sont aussi variées qu’Ingmar Bergman, David Lynch, Jim Jarmusch et Wim Wenders. Étant un amoureux de cinéma d’auteur, mes influences sont très diverses !
CR : Comment es-tu arrivé dans le milieu du cinéma ?
BZ : Mon premier contact avec le monde du cinéma s’est fait par le théâtre. J’ai réalisé mes débuts à Casilda, dans ma ville d’origine, puis j’ai poursuivi avec une formation dans une école de théâtre à Rosario. À l’époque, mon professeur était l’acteur Gastón Pauls et en parallèle, je m’intéressais beaucoup au cinéma. J’ai enchaîné avec une autre formation d’acteur, durant laquelle je me suis mis à écrire mes premiers scénarios. Grâce à la confiance insufflée par mes camarades de classe, j’ai sauté le pas et tourné mon premier court métrage en 2018, intitulé « Karma ». Avec lui, j’ai remporté deux prix continentaux, ce qui m’a donné la motivation pour tourner un autre court métrage, puis un autre…
CR : L’histoire se déroule au sein du Club Atlético Aprendices Casildenses, le club où tu as joué en tant que gardien. Combien d’années as-tu passé au club et jusqu’à quel niveau y as-tu joué ?
BZ : J’ai commencé à jouer au football à Aprendices, dont le stade se trouve dans mon quartier à Casilda. Mon père y avait joué étant plus jeune et il m’a inscrit à l’âge de 5 ans. Je me suis rapidement retrouvé gardien de but. Après neuf ans passés au sein du mouvement junior, je suis parti à l’Atlético Sanford, à 12km de Casilda, afin de trouver plus de temps de jeu car j’étais particulièrement petit pour mon poste. Là-bas, j’ai pu grandir en tant que joueur avant de revenir à Aprendices à 17 ans. En profitant de la blessure du premier et deuxième gardien de l’équipe première d’Aprendices, j’ai disputé une dernière saison en tant que titulaire, au terme de laquelle nous avons remporté la Liga Casildense (ndlr : ligue régionale correspondant à la cinquième division argentine). Le niveau était particulièrement relevé à l’époque, puisque la ligue comptait plusieurs rejetons des centres de formation de Newell’s et Central revenus jouer dans leur équipe locale. Pour te donner un exemple, Franco Armani a joué dans les cages d’Aprendices au tout début de sa carrière, tandis que Jorge Sampaoli a entraîné le club en 1999/2000, avec qui il a terminé champion régional. De Casilda sont originaires deux champions du monde : ce même Franco Armani (ndlr : en 2022) et Marcelo Trobbiani (ndlr : en 1986). Lionel Scaloni est aussi un produit de la Liga Casildense.
CR : Comment c’était de grandir là-bas ?
BZ : C’était génial. Casilda est une ville d’un peu moins de 40’000 habitants, à une petite heure de Rosario. J’y ai passé une enfance magnifique à jouer au football dans la rue avec mes amis, tout en jouissant d’une grande liberté, ce qui se perd de nos jours. J’ai fait mes classes à l’école publique, avec d’excellents enseignants à l’école comme au football, qui nous ont transmis des valeurs essentielles pour le reste de notre vie. Aujourd’hui, beaucoup de choses ont changé par ici, avec le jeu de potreros (ndlr : parties de football improvisées sur des terrains vagues) qui se perd également.
CR : Pourquoi cela a-t-il changé selon toi ?
BZ : Les réseaux sociaux y sont pour beaucoup et les enfants passent moins de temps à jouer dehors. La manière de jouer au football a également changé. La technique prévalait sur la force physique, quand aujourd’hui c’est tout le contraire. Aussi, les potreros ont lentement été privatisé et maintenant on ne joue plus autant qu’autrefois sur les terrains publics. Maintenant, c’est devenu normal de louer un « five » pour une heure de temps afin de s’affronter entre amis.
CR : Tu l’as dit, Casilda a vu naître plusieurs internationaux argentins, mais aussi des entraîneurs de renom tels que Jorge Sampaoli ou Jorge Griffa, qui n’était autre que le mentor de Marcelo Bielsa. Pourquoi le ballon rond occupe une place si importante à Casilda, comme dans le reste de la province de Santa Fe ?
BZ : Je crois que tout le monde sait que le football est le sport le plus populaire en Argentine. Dans la province de Santa Fe, où beaucoup d’Italiens et Espagnols ont immigré, le ballon rond a toujours rassemblé et les rivalités entre clubs locaux y sont très ancrées. Casilda, comme tout le reste de la province, est une région agricole, que l’on appelle la pampa humide. Il s’agit en quelque sorte du grenier de l’Argentine, avec historiquement beaucoup d’espaces verts où jouer au football.

À Chabás, seul village au monde où les embrouilles familiales se règlent sur rectangle vert.

T’as déjà eu des CRS à ton repas de Noël, toi ?
CR : Dans une ville comme Rosario, qui abrite l’une des rivalités les plus passionnées du football mondial entre Rosario Central et Newell’s Old Boys, toi tu n’es ni Canaille et ni Lépreux (ndlr : surnoms donnés respectivement aux supporters de Central et de Newell’s). Pourquoi ?
BZ : Je suis hincha de San Lorenzo car mon papa et mon oncle sont supporters du « Ciclón ». Bien que Casilda se trouve à proximité de Rosario, on trouve davantage de supporters des différents clubs de la capitale que de Central et Newell’s, avec des groupes de supporters locaux qui organisent des déplacements en bus vers Buenos Aires les jours de match à domicile.
CR : En Suisse, beaucoup ont haï l’Argentine et la Selección lors du dernier Mondial pour son jeu rugueux et les provocations qui nous ont réduit à dix après l’expulsion d’Embolo en quart de finale. Comment vous avez vécu cette Coupe du Monde, vous ?
BZ : Je croyais vraiment à une nouvelle victoire, surtout pour la dernière de Messi et avec une équipe à la croisée de plusieurs générations. Ce Mondial m’a rappelé le scénario d’Italie 1990, avec un échec en finale après un titre mondial. En tout cas, le match contre le Suisse a été extrêmement compliqué, comme cela avait déjà été le cas en 2014. Ce huitième de finale-là avait été la rencontre la plus coriace que l’on ait disputé sur notre chemin jusqu’en finale… Mais pour revenir à ce Mondial, il y a aussi eu des évènements extrasportifs qui ont entaché notre Coupe du monde. Je pense notamment à la polémique sur le drapeau des Malouines (ndlr : brandit par Giovanni Lo Celso après la victoire en demi-finale contre l’Angleterre), d’autant plus que les joueurs n’ont pas bénéficié du soutien de notre gouvernement, allié des États-Unis et d’Israël. Actuellement, le panorama politique en Amérique latine est clairement en faveur de l’extrême droite, avec des récentes prises de pouvoir en Colombie, en Chili et peut-être bientôt au Brésil à nouveau. J’étudie la géographie en ce moment et je m’intéresse beaucoup aux relations internationales, à la censure des manifestations propalestiniennes dans notre pays, où le sionisme compte de nombreux soutiens. Enfin, il y a globalement eu une campagne de discréditation de la sélection argentine, qui pour plusieurs faits de jeu un peu bizarres survenus en notre faveur a été désignée comme l’ennemi commun à l’étranger. Mais ici, la population est très heureuse de ce qu’a fait la Selección.
CR : De manière générale, l’Argentine est un pays hyper centralisé à Buenos Aires, qui concentre à elle seule la moitié du P.I.B. argentin. Est-ce que c’est plus difficile de vivre du cinéma à Rosario que dans le capitale ?
BZ : En effet, l’Argentine est un pays extrêmement centralisé à Buenos Aires. Dans la capitale et dans une moindre mesure à Córdoba, l’industrie du cinéma y est plus développée qu’à Rosario. Ici, nous autres réalisateurs travaillons souvent de manière indépendante, mais si nous voulons grandir en tant que cinéastes et diriger de plus gros projets, alors nous sommes presque obligés de nous déplacer à Buenos Aires. C’est le cheminement qu’ont entrepris plusieurs artistes originaires de Rosario comme le comédien et acteur Alberto Olmedo ou encore le chanteur Fito Páez, qui se sont rapprochés de la capitale pour réussir. C’est aussi l’histoire de nombreux footballeurs de la région, sachant que Rosario et la province de Santa Fe sont une pépinière de sportifs en tout genre, à l’instar de la légende du hockey sur gazon Luciana Aymar ou du boxeur Marcos « El Chino » Maidana.
CR : Pour finir, c’est quoi la suite pour toi ?
BZ : Actuellement, nous sommes concentrés sur la distribution d’ « El Interino ». Ce mercredi 21 octobre, nous serons présents au festival Leonardo Favio, dans la ville de Bolívar, en périphérie de Buenos Aires. Notre film a également été sélectionné pour la prochaine édition du BCN Sports Film Festival de Barcelone. À part ça, je suis en train de tourner mon deuxième long métrage intitulé « El Gitanito », que je devrais pouvoir terminer l’année prochaine. En parallèle, je suis en train de me former pour devenir enseignant de géographie, parce que j’adore les sciences sociales. À terme, j’aimerais bien allier la géographie et le cinéma, notamment pour raconter à l’écran l’histoire particulière de l’Argentine. Qu’est ce qui nous a amené dans cette situation ? Pourquoi l’Argentine n’a pas réussi à devenir une puissance mondiale à l’image du Brésil, alors même qu’il s’agissait de l’un des pays les plus riches au monde il y a encore un siècle ? Notre histoire regorge de paradoxes…
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Compte Instagram de Blas : @blaszanella

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