Y’a des types, quand ils disent des choses, ça vous marque. Tellement que t’as même des gens qui passent leur temps à faire des collages sur des jolis supports pour que, lorsque tu te réveilles et avant même d’aller pisser, en ouvrant Facebook sur ton téléphone, encore confortablement installé sous ton chaud duvet, tu puisses commencer ta journée avec une citation de Paulo Coelho genre « C’est précisément la possibilité de réaliser un rêve qui rend la vie intéressante » ou « Celui qui veut voir l’arc-en-ciel doit apprendre à aimer la pluie ». Claudius Schäfer, CEO de la Swiss Football League (SFL) rêve de voir l’arc-en-ciel sous un ciel radieux. Et lorsqu’il parle, il me marque, lui.
Par exemple, en décembre 2023, il fustigeait la volonté de création d’une Super League Européenne par quelques grands clubs éveillés (Real Madrid, Barcelone, Manchester United, Manchester City, Chelsea, Liverpool, Juventus et AC Milan, épaulé par les plus petits Arsenal, Inter, Atlético et Tottenham) avec des mots forts : « Le football n’est pas à vendre », juste à la suite de la déclaration officielle de la SFL, qui disait « Le développement du football professionnel de clubs dépend d’un équilibre complémentaire entre les ligues nationales et les compétitions européennes de clubs. Nous sommes prêts à travailler avec tous les acteurs pour renforcer le football professionnel européen – mais pas au profit de certains et en maintenant systématiquement la solidarité financière pour l’ensemble du football européen ». Évidemment, pour Claudius, le travail de l’UEFA dans sa réforme des compétitions européennes, notamment celle de la Champions League, était la panacée, l’exemple à suivre. Parce qu’officiellement, la réforme de la Champions League, visait à « renforcer la compétitivité » et « assurer la durabilité ». Officieusement ? Plus de matchs, plus de chocs, plus de droits TV, plus d’argent. Une ligue vraiment super. Ceferin, Président à vie ! Claudius, il trouve tellement que le football n’est pas à vendre qu’il s’est presque étranglé en se taisant très fort lorsque le chauve helvético-italo-libanais distributeur de grotesque(s) prix de la paix (vous l’avez tous reconnu, non ?) introduisait « la pause publicité fraîcheur systématique » de 3 minutes par mi-temps à la Coupe du Monde de la FIFA 2026. Parce que la publicité à la TV ricaine, c’est pas vendre le foot, c’est l’esprit pionnier, c’est le respect de la santé des joueurs, c’est la tradition, c’est… (bordel, j’ai plus les mots).
J’aime cette tension permanente entre le « on ne doit pas » et le « fais-le quand même ».
Et puis, il m’a encore marqué une fois, notre Chef Claudius, lorsqu’il s’extasiait devant le potentiel économique de notre Super League nationale et de sa petite sœur la Challenge League. 1.29 milliard de francs sonnants et trébuchants générés. On touchait le graal du bout des doigts, en novembre 2025. À l’époque, j’ai failli sortir mes ciseaux, mon tube de colle et quelques crayons de couleur pour immortaliser ses mots : « Les clubs de Super League offrent bien plus qu’un simple divertissement sportif. Ils sont des acteurs économiques et sociaux importants. L’évolution de ces onze dernières années montre clairement à quel point le football de haut niveau s’est développé en Suisse : plus de valeur ajoutée, plus d’emplois, plus d’enthousiasme. Cela nous rend fiers et nous motive à poursuivre dans cette voie ». La larme à l’œil.
Nous allions devenir encore plus grand, plus beau, plus fort. Je m’imaginais déjà un club suisse (même un suisse-allemand, tiens, tant que c’est pas le FC Servette de Genève) en haut de l’affiche, adulé et (encore plus) riche, brandissant la coupe aux grandes oreilles, au nez et à la barbe des anciens cadors du continent.
Et tout ça pour en venir où, me diras-tu ? Et bien, à patatras ! évidemment. Le grand effondrement était là, au réveil de Claudius Ronfleur Schäfer.
Parce que tout à coup, il se rend compte que, malgré le milliard virgule vingt-neuf généré en Suisse par ses championnats A et B et la belle réforme de la Champions League « ouverte » qu’il a soutenue contre la Super League « fermée » qu’il a fustigée, et ben ça va pas si bien, chez lui, en Suisse.
Il avait lu sur Facebook, dans son pyjama FC Bâle en haut, BSC Young Boys en bas, que c’était joli d’avoir un rêve et de vouloir le réaliser. Il avait opiné du chef en direction de Nyon. Il voulait voir l’arc-en-ciel. Aujourd’hui, il passe du jardin de son voisin au jardin de son autre voisin, l’arc-en-ciel. Et lui, entre deux, n’a que la pluie, Claudius.
Et aujourd’hui, il comprend.
Il comprend que, à force de participations régulières à cette nouvelle Ligue des champions avec plus de matchs (YB, 35 millions touchés – pour 0 victoires – soit plus que le total redistribué par la SFL à l’ensemble des équipes), un club d’un petit pays comme la Suisse peut finir par écraser son championnat national pendant des années. Conséquence : moins de suspense, moins d’intérêt, moins de diffuseurs, moins d’argent.
Quand on descend dans la fosse aux ours, il ne faut pas s’attendre à rencontrer des herbivores, mon Claudius.
Mais attention : si une ligue fermée réservée aux grands produit ce genre d’effet, Claudius l’aurait qualifiée « d’hérésie antisportive », le football « n’étant pas à vendre ». Par contre, si une compétition organisée par l’UEFA produit ce genre d’effet, c’est la magie du marché, un « ajustement structurel », même. Beatus Claudius.
Il comprend également que la Champions League nouvelle formule garantit quasi mécaniquement que les habitués du gratin continueront d’y revenir. Plus de matchs, plus de recettes, plus de points, plus de coefficients, plus de sécurité économique. Chambulus Claudius.
Mais voyons, ce n’est pas une ligue fermée ! C’est une ligue « naturellement stabilisée par la performance récurrente des acteurs les plus compétitifs », qu’ils disent. Dans mon langage à moi, toujours les mêmes : fermée.
Comprend-il que, lorsque, avec ses copains réfractaires, il nous expliquait que la Super League était dangereuse parce qu’elle réservait les meilleures recettes aux plus riches, tout en poussant la réforme de la Champions League, institutionnalisant un entre-soi financier, il creusait la tombe du championnat qu’il présidait ? Hein, dis voir ? Tu sais, Claudius, selon l’adage, il est difficile de réveiller quelqu’un qui dort, mais il est impossible de réveiller quelqu’un qui fait semblant de dormir.
Il est pas synchro, Claudius, comme s’il était à un concert de Daft Punk et dansait sur du Sardou.
J’imagine bien sur son bureau un aide-mémoire du type (écrit en rouge pour le premier et vert pour le deuxième, histoire de pas se tromper):
La Super League ?
Une compétition premium, dominée par les plus riches, concentrant les droits TV, creusant les écarts et fragilisant les championnats nationaux. Pas bien !
La nouvelle Champions League ?
Une compétition premium, dominée par les plus riches, concentrant les droits TV, creusant les écarts et fragilisant les championnats nationaux. Trop bien !
Il aurait fait la Jack Daniel’s Academy que je serais pas tant étonné.
Quoiqu’il en soit, nous, les romantiques du sport, on préférera toujours voir Thoune champion de Suisse à son retour dans l’élite, tout comme on préférera toujours voir un Haïtien passer la ligne d’arrivée des Jeux Olympiques en 39e position à 12 secondes du leader, avec un très large sourire, plutôt qu’une Lara Gut 2ème, prête à casser ses bâtons sur la barrière de la raquette d’arrivée, pour ensuite tirer la gueule sur le podium.
Alors cessez de nous faire chier, faites-la, votre Super League des Champions, jouez entre vous et laissez-nous rêver à des surprises, à des exploits hors du commun, à des championnats palpitants qui seraient pas joués à la troisième journée. Parce que de toute façon, là, l’UEFA, Super League ou pas, elle a tué le game.

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