Nous voici donc devant le groupe J comme… Jordanie, justement, dont la simple présence à ce niveau de la compétition suffit déjà à faire de cette poule un petit miracle statistique. Mais ne nous y trompons pas : derrière ce qui ressemble au tirage d’un tournoi olympique de handball se cache peut-être l’un des groupes les plus schizophrènes de cette Coupe du Monde. D’un côté, l’Argentine, championne du monde en titre et persuadée de l’être éternellement, qui débarque avec sa cargaison habituelle de génies techniques, de simulations grotesques et de journalistes français traumatisés. De l’autre, l’Algérie, qui alternera probablement entre récital absolu et sortie lunaire dès la phase de groupes, fidèle à une tradition désormais classée au patrimoine immatériel de l’humanité footballistique. Entre les deux, l’Autriche tentera de convaincre la planète qu’un gegenpressing sous Prozac peut exister, pendant que la Jordanie, justement, découvrira avec enthousiasme qu’affronter Messi sur FIFA et le faire en vrai ne procure pas exactement les mêmes sensations. Bref, un groupe J comme « je ne sais absolument pas ce qui va se passer », ce qui, au fond, est encore ce qu’on peut espérer de mieux dans cette compétition.
Argentine
La star
Julián Álvarez, attaquant, Manchester City Atlético
Pourquoi lui ?
Parce que d’une part, en quittant Barcelone pour signer à Paris, Messi est tombé de son si haut piédestal et d’autre part, comme la place était inoccupée jusqu’au départ de l’ancien joueur le plus intéressant du monde pour la MLS, « un championnat de FIAT attirant des Ferrari » selon Zlatan, il ne lui était pas trop compliqué de la prendre. Ainsi, Julián Álvarez est devenu la nouvelle icône de la gagne au pays et principal relais offensif sur le terrain. Sa capacité à presser, marquer dans les grands matchs et jouer dans plusieurs rôles offensifs en fait le joueur le plus incontournable aujourd’hui. À l’approche du Mondial 2026, il est vu comme l’arme majeure de la transition post‑Messi qui, espérons-le, ne nous fera pas une Ronaldo, voulant encore et encore se faire passer pour indispensable dans une sélection n’ayant vraiment plus besoin de l’ex-Ferrari devenant gentiment une jolie petite FIAT rose, à ce niveau. Non ? Mais si !
La tête à claques
Là, je vais vous faire plaisir. Tête à claques argentine, roulement de tambour, vous l’avez vu venir : Emiliano Martínez ! Évidemment.
Le 6 mai 2024, Le Temps publiait un article de Laurent Favre à l’occasion de la mort de César Luis Menotti qui disait « Pour Menotti, le football est relié à une identité nationale, il est régi par une éthique et il considère le style comme une part importante du jeu. Pour Bilardo, le football est universel, débarrassé de tout sens moral, et seule la finalité compte. Entre ces deux extrêmes se situe tout le football ». Bilardo aurait titularisé Martínez à tous les postes et demandé au peuple d’aimer son bouffon. Ce que le peuple aurait fait, en bêlant d’aise. Finalement, en Argentine, tête à claques est un titre de noblesse.
La particularité
L’Argentine est la seule équipe au monde a avoir fait porter à ses joueurs des numéros de maillot attribués par l’ordre alphabétique (et ce durant les Coupes du Monde 1974 à 1982). Résultat : le no 1 a été par hasard porté par le gardien en 74, mais par son milieu offensif Beto Alonso en 78 et par Osvaldo Ardiles, milieu de terrain en 82, pendant que, en 78 et 82, le gardien Ubaldo Fillol portait le 7. On dira ce que l’on veut de ces décisions administratives, mais c’était pas forcément pire que ces 62, 77 ou encore 88 que l’on voit fleurir dans le dos d’icones marketing à deux balles qui veulent trop faire genre. Et si on veut parler de ces numéros de Buffon, sachez que Gigi a porté le 77 après le 88 en début de carrière, à Parme, mais abandonné (le 88) à cause de « certaines polémiques » (mais ses idées de merdes, elles, sont bien restées ancrées dans sa petite tête pour ressortir après la fin de sa carrière). Tu l’as compris, je n’irais en vacances ni avec Martínez ni avec Buffon (la gars pour qui dénoncer, c’est dans les gènes – « C’est de ma faute »: la confidence de Buffon sur le carton rouge de Zidane en finale de la Coupe du monde 2006), même si aujourd’hui, tout est revenu dans l’ordre (au niveau des numéros de maillot), en Argentine. Ouf, nos cerveaux formatés ne disjoncteront pas en regardant les matchs de la Celeste. En tout cas pas pour ça.
Le conseil Guide du routard
Si t’aimes le foot, je te conseille Buenos Aires avec ses 8 clubs de première division et ses 8 clubs de deuxième division.
Et si t’aimes pas le foot, je te conseille Buenos Aires, avec sa population majeure composées de 53,8 % de femmes contre 46,2 % d’hommes. Ou alors le Qatar, où non seulement le foot n’est pas un sport national, mais en plus, la population majeure est à 71 % masculine. Voilà, à toi de choisir ton bonheur, chez Carton-Rouge, de toute façon, on s’aime les uns et les autres. Peace.
La prédiction selon l’indice EPSTEIN
29e. Vingt-neuvième. Voilà donc où notre indice EPSTEIN a décidé de ranger l’Argentine avec ses 58,28 points, soit quelque part entre une sélection européenne vaguement en reconstruction et un pays asiatique dont le meilleur souvenir footballistique reste une défaite héroïque en huitième de finale il y a quinze ans. Un classement qui ressemble moins à une prédiction qu’à un contrôle fiscal adressé directement à la fédération argentine.
Car enfin, voir l’Albiceleste sortir aussi tôt reviendrait presque à priver cette Coupe du Monde de l’une de ses matières premières essentielles : les ralentis de supporters en larmes, les débats interminables sur “l’héritage”, et surtout cette capacité unique qu’a l’Argentine à transformer chaque victoire en drame national et chaque défaite en crise diplomatique. Mais l’indice EPSTEIN est un monstre froid : lui ne voit ni la mystique, ni les tatouages de Messi sur les mollets des enfants de Rosario, ni les consultants français expliquant pendant trois semaines que “techniquement, ils n’ont pas été si bons”. Il voit 58,28 points, une élimination précoce et probablement trois heures d’émeutes télévisuelles sur les chaînes sportives argentines. Ce qui, reconnaissons-le, reste aussi une forme de victoire culturelle.

Algérie
La star
Riyad Mahrez, ailier droit, Al‑Ahli (Arabie saoudite)
Pourquoi lui ?
Capitaine, leader technique et figure historique des Fennecs, Mahrez demeure le joueur le plus décisif et médiatique de l’Algérie. Même à 35 ans, il reste le référent offensif, celui qui fait la différence dans les moments clés, et le visage du football algérien à l’international. La moyenne d’âge en Algérie étant de 27,7 ans, en mettant le « vieux » Mahrez comme star de cette équipe (et en ne lui voyant pas de successeur), on se demande si, là-bas, c’était quand même pas un peu mieux avant.
La tête à claques
Vladimir Petković, évidemment. Vlado dirige l’Algérie comme un tableur Excel nourri à l’IA : chaque case est remplie, mais aucune ne donne de rêve. On le dit tessinois, à mon avis, il est plutôt bâlo-thurgovien, type responsable de la cellule des risques d’un grand assureur national, toujours à confondre maîtrise avec immobilité, calme avec « on a va pas déranger, on a toujours fait comme ça ». Sous son règne, le football devient un exercice de conformité où la créativité est priée de présenter un justificatif. Même Gareth Southgate fait plus plaisir aux yeux que notre Vlado : ici, l’improvisation est traitée comme un bug, immédiatement corrigé par un remplacement poste pour poste.
Petko, il a un plan : surtout pas perdre le contrôle du plan. Lorsque le public réclame du feu lui, il propose des normes ISO. Scoop : l’Algérie ne sera pas championne du monde.
La particularité
En Algérie, on klaxonne… Parce qu’on klaxonne. Et pis c’est tout. Bloqué ou pas bloqué, l’Algérien a besoin de ce fond sonore pour se sentir exister. Et au stade, il est pareil. Ou presque. Ne pas se faire entendre serait impoli, comme refuser de saluer en entrant. Le klaxon algérien, c’est une thérapie collective gratuite. Ça ne change rien, ça n’améliore rien, mais en Algérie, tu klaxonnes. Tu vois, à Verbier, un klaxon sur la neige, c’est pour dire « dégage, j’en ai une plus grosse que toi, je veux passer et j’en ai rien à foutre que tu patines ». En Algérie, un klaxon, c’est pour dire « je partage ton malheur, mais bruyamment ». Est-ce que l’Algérien tourne alors en rond en ville en klaxonnant lorsqu’il perd ? On le saura le 17 juin, dès la fin de son premier match, contre l’Argentine.
Le conseil Guide du routard
Ça aurait pu être Bab El Oued. Parce que c’est joli, Bab El Oued. Et puis, ça sonne rigolo, Bab El Oued, vous trouvez pas ? Ça aurait pu. Mais non. Moi connaisseur, je vous conseille la rue Didouche Mourad à Alger. Parce que là, surtout entre les numéros 35 et 68, vous serez sûr de trouver un salon de thé avec une télé qui diffusera un match joué à une heure algérienne décente. Salon de thé, parce que ne l’oubliez pas, vous êtes pas en plein cœur de Dubaï, la courtisane de l’Occident, mais bien à Alger.
La prédiction selon l’indice EPSTEIN
HUITIÈME. Oui, vous avez bien lu : selon notre indice EPSTEIN, l’Algérie terminera cette Coupe du Monde 2026 à une ahurissante 8e place avec 417,10 points. Ce qui signifie concrètement soit que notre modèle statistique est un génie incompris destiné à révolutionner la science moderne, soit qu’il a été entraîné exclusivement sur des compilations de Mahrez accompagnées de musique épique et de commentaires en majuscules.
Car il faut bien admettre que voir les Fennecs dans le Top 8 mondial provoquerait immédiatement trois réactions simultanées : une explosion de joie dans un tiers des pays du Maghreb, une vague de panique dans plusieurs rédactions sportives européennes contraintes d’apprendre enfin le nom des titulaires algériens, et une crise existentielle majeure chez les supporters algériens eux-mêmes, culturellement préparés à souffrir beaucoup plus tôt dans la compétition. Mais après tout, pourquoi pas ? Cette Coupe du Monde à 48 équipes ressemble déjà à une expérience de laboratoire menée sous kétamine, alors une Algérie qui enchaîne les exploits avant de tomber héroïquement contre une nation beaucoup plus forte au terme d’un match totalement absurde paraît presque crédible. L’indice EPSTEIN, lui, y croit dur comme fer. Et franchement, maintenant qu’il l’a dit, on a presque envie d’y croire aussi, ce qui est probablement le signe le plus inquiétant de toute cette histoire.

Autriche
La star
David Alaba, défenseur central/milieu défensif, Real Madrid
Pourquoi lui ?
Capitaine incontesté et joueur le plus titré de l’histoire du football autrichien, le philippo-nigérian d’origine Alaba est le cerveau et le symbole de la sélection. Même lorsque son rôle est plus défensif, son leadership, son expérience du très haut niveau et son influence tactique en font le joueur clé de l’Autriche. Quoiqu’il en soit, dommage quand même d’arriver à la Coupe du Monde en comptabilisant si peu de matchs dans les jambes avec son Real Madrid, cette saison, et aucun titre, (mais au moins, il pourra dire qu’il est pas responsable des déroutes de la Saison Maison Blanche).
La tête à claques
Marko Arnautović. C’est pas seulement la tête à claques de l’équipe, çui-ci, c’est l’archétype de la tête à claques. Même Dibu Martínez aimerait qu’on le traite d’Arnautović d’Argentine, c’est pour dire. Le gars, il existe que dans le conflit, chambrer l’adversaire, piquer pour pousser à la faute. Dans son nouveau club de Belgrade, il doit s’en donner à cœur joie… Et avoir (enfin) du répondant ! Alex Frei en est jaloux.
La particularité
L’Autriche affrontera l’Algérie pour la première fois en match officiel depuis le scandale de 1982. Souviens-toi, l’Allemagne de l’Ouest devait gagner le match pour passer (ce qui causait l’élimination de l’Algérie au passage). 1-0 après 11 minute et « passes à 10 » ensuite en attendant le coup de sifflet final. Match de la honte ! Depuis, les derniers matchs de groupe se jouent tous à la même heure. Question de béotien : comment se fait-il que la FIFA n’avait pas vu venir ce scénario à la con ? #naiveté
Gageons que l’Algérie de Petkovic veuille tenir sa vengeance. Quoique, avec Petko…
Le conseil Guide du routard
Kappl, sur la route d’Ischgl. Mais à fin janvier. Kappl où les petits freeriders du monde entier (donc USA également) se réunissent pour leur Championnat du Monde Junior annuel et où les chaperons ricains se tronchent, dans la joie et l’allégresse, avec leurs homologues européens, japonais, néo-zélandais, etc… (on parle de championnat du monde, quand même) et perdent légèrement de vue leurs protégés qui, de leur côté, découvrent rapidement, grâce à leurs homologues du vrai monde libre qu’ici, on peut s’enfiler un (ou deux ou même dix) Jägermeister bien avant 21 ans sans risquer la cour martiale. Et que leur pays d’origine n’est finalement pas tant le #LandOfFreedom que l’on veut bien le leur faire croire.
Mais bon, tout ce qui se passe à Kappl reste à Kappl.
La prédiction selon l’indice EPSTEIN
Avec 97,83 points et une 22e place finale, l’Autriche hérite selon l’indice EPSTEIN du destin le plus autrichien possible : suffisamment bonne pour que les amateurs de football tactique hochent gravement la tête devant leur pressing coordonné, mais pas assez pour que quiconque se souvienne encore de leur parcours deux semaines après la compétition. Une élimination en seizièmes ou en huitièmes, quelques statistiques avancées extrêmement flatteuses, puis disparition immédiate dans le grand cimetière des équipes “intéressantes sur le plan collectif”.
Car l’Autriche moderne, c’est un peu ce projet footballistique conçu entièrement par un consultant LinkedIn : intensité, verticalité, structure, transitions, occupation rationnelle des demi-espaces… Tout y est, sauf peut-être ce détail mesquin consistant à gagner les matchs qui comptent vraiment (Petko imagine déjà sa prochaine destination). Attention, cela reste une équipe très sérieuse, parfaitement capable d’étouffer un adversaire pendant 70 minutes avant d’encaisser un but grotesque sur la seule contre-attaque adverse. Et au fond, ces 97,83 points ressemblent exactement à ce qu’inspire cette sélection : un mélange de respect sincère et d’incapacité totale à s’enthousiasmer (c’est ça, Petko). Mais bon, dans une Coupe du Monde où certaines nations seront surtout là pour échanger des pins et découvrir l’Ohio, finir 22e constitue déjà une forme de triomphe discret.

Jordanie
La star
Mousa Al‑Tamari, ailier/attaquant, Stade Rennais
Pourquoi lui ?
Véritable icône nationale, Al‑Tamari est le premier joueur jordanien à s’imposer durablement (3 ans) dans un championnat « majeur » (La Ligue 1) européen. Actuellement au Stade Rennais d’Embolo, il est, pour sa sélection nationale, le moteur offensif, le dribbleur décisif et la principale menace pour les défenses adverses (qui tremblent, mais qui treeeemblent). Toute l’animation offensive jordanienne passe par lui. Ceci étant dit, en me relisant, j’ai un peu l’impression d’avoir dit que la Suisse avait une chance de briller à l’internationale grâce à notre tête à claques à nous en attaque, lui aussi d’ailleurs passé par Rennes (oui, oui, c’est bien encore d’Alex Frei dont je parle)…
La tête à claques
Vous pensez vraiment que je vais faire un effort pour vous trouver une tête à claques dans cette équipe de Jordanie alors qu’à la fin de la lecture de cet article, vous n’aurez même pas retenu le nom du joueur star mentionnée juste ci-dessus ?
La particularité
Première édition de la Coupe du monde à 48 équipes, première participation de la Jordanie à une Coupe du Monde. Shukran Gianni (on dit aussi Yislamu ideek « Que Dieu bénisse tes mains », par là-bas, mais vu où Gianni a mis les siennes ces dernières années et les « réussites » de ce Dieu depuis le temps qu’on l’observe, on va passer outre).
Le conseil Guide du routard
Petra, Petra pas. Ceux qui ont du nez le sauront bien vite.
La prédiction selon l’indice EPSTEIN
27e avec 82,54 points : voilà donc la prophétie de l’indice EPSTEIN pour la Jordanie, qui réussit déjà l’exploit statistique de se retrouver à seulement deux places de l’Argentine sans que personne ne comprenne très bien comment ni pourquoi. Mais après tout, cette Coupe du Monde 2026 compte quarante-huit équipes, douze groupes et probablement plusieurs nations dont une partie du public découvrira l’existence pendant les hymnes. Alors pourquoi la Jordanie ne terminerait-elle pas devant des sélections européennes historiques en pleine dépression identitaire ?
Soyons honnêtes : à ce stade de la compétition mondiale, la Jordanie n’est plus seulement une équipe de football, c’est un magnifique bug de la mondialisation footballistique. Une sélection qui débarque dans un groupe avec l’Argentine et l’Algérie comme un étudiant Erasmus perdu dans un G(et2)7, mais qui, selon EPSTEIN, repartirait malgré tout avec une campagne tout à fait honorable. On imagine déjà le scénario : une victoire acquise sur un autogoal, un nul héroïque célébré comme un titre continental et une élimination finalement “encourageante” dont les blablateurs de plateaux TV parleront pendant exactement quarante-sept secondes avant de retourner débattre de la possession néerlandaise. Bref, 27e place ou non, la Jordanie a déjà gagné quelque chose d’essentiel : le droit d’être la sélection sympathique dont personne n’aura vu le moindre match, sauf mes potes qui se seront tapé le déplacement de St-Gall ce dimanche 31 mai pour le match amical contre la Nati à Murat.


Article où l’on apprend qu’Alvarez est retourné à City. À part cette faute de goût, j’ai bien rigolé
Argh! Jamais laisser la relecture finale au stagiaire! 😉 Je corrige, merci. Bien vu.