L’instant qui trique : Senna

Aujourd’hui, Senna est mort. Ou peut-être hier, je ne sais pas. J’ai douze ans en 1994 et j’assiste à la mort en direct. Le célèbre pilote brésilien peut se targuer d’avoir inspiré des dizaines de documentaires. Le plus célèbre étant « Senna » en 2010 du même réalisateur que « Les 12 derniers jours de Federer ». Netflix a flairé la bonne affaire avec l’équation « champion de F1 + rivalité + mort en course = audience » en se lançant dans l’adaptation, fictionnelle cette fois-ci avec de vrais acteurs, de la vie d’Ayrton Senna Da Silva. Allez 5, 4, 3, 2, 1, on éteint les feux rouges, c’est parti pour l’instant qui trique.

Nous sommes le dimanche 29 décembre 2013 vers 11 heures sur le domaine skiable de Méribel en Savoie. Michael fait le kéké sur les lattes, accompagné de son fils et de trois amis, lorsqu’il tente une petite sortie entre deux pistes sur une zone non balisée. Mais soudain c’est le drame, l’allemand rate un virage et sa tête vient heurter un rocher. Fondu au noir, flashback et on retrouve le petit Schumi âgé de 4 ans qui fait le tour de sa maison sur un kart à pédale bricolé par son père.

Comment ? Non, non je ne me suis pas trompé de sujet, j’essaie juste de faire gagner du temps au futur scénariste de la série retraçant la vie de Michael Schumacher qui ne manquera pas d’arriver sur nos plateformes de streaming d’ici quelques années. Vous avez remarqué que c’est toujours la même formule (1) dans ces séries biographiques ? On commence irrémédiablement par le climax dramatique pour ensuite rembobiner et repartir de l’enfance. Ça permet de montrer l’instant dramatique deux fois pour le prix d’un, c’est assez pratique.

C’est exactement pareil avec ce premier épisode de « Senna » et je peux déjà vous dire que ce n’est pas le seul poncif qui sera utilisé tout au long des six épisodes. Tout sera aussi fait en permanence pour ajouter artificiellement de la tension dramatique. Toutes les cinq minutes Senna devra être en opposition avec quelqu’un, sera la victime injustement accusée et s’en sortira grâce à son talent et son génie. C’est une pure série moderne, bien faite, bien produite mais rien ne dépasse, tout est balisé. Elle parle d’un génie, mais le fait sans génie.

Lors du premier épisode, on saute d’une époque à l’autre à 300 km/h. On découvre qu’à quatre ans, Senna arrive à démarrer une voiture tout seul et hop on passe déjà en 1979 lorsqu’il participe au championnat du monde de karting à Estoril. Il n’arrive que second, il a bien sûr été volé par un méchant Hollandais. D’ailleurs seuls neuf champions du monde de karting ont fini par avoir un baquet en Formule 1, le saviez-vous ?

C’est vraiment trop injuste !

Ensuite, nouvelle épreuve, il doit convaincre son père, sa mère et sa copine d’aller en formule Ford, plutôt que de travailler dans l’entreprise familiale. Rien de tel qu’une démonstration sur une piste dans le brouillard anglais pour convaincre l’écurie Van Diemen de son talent malgré le manque d’argent. Il mémorise le tracé en marchant et en papotant avec les responsables et il bat le record du tour lors d’un test. Pas sûr que cette partie soit 100 % véridique, mais il est engagé.

On assiste ensuite à quelques courses de formule Ford où Ayrton Da Silva, comme il se fait encore appeler, explique que son plus grand rival est son coéquipier. Le fusil de Tchekhov pour sa future rivalité avec Prost est posé. Il gagne des courses, c’est le plus fort mais tout le monde est ligué contre lui car c’est un Sud-Américain, il est dégoûté et on nous fait croire qu’il va tout laisser tomber. Il finit tout de même par gagner le championnat, mais c’est le choc, il annonce sa retraite de pilote automobile car il avait promis à son père de rentrer après un an. Le retour au Brésil et la pseudo retraite s’étale sur trois minutes montre en main avant qu’il reparte en Angleterre pour participer au championnat de Formule 3 et ce n’est que l’épisode un ! Tout va vraiment très vite dans cette série.

À peine la période de F3 introduite que le spectateur est déjà projeté à la fin de saison, c’est l’avant dernière course du championnat et Senna est évidemment au coude à coude avec un local, Martin Brundle. Là, Ayrton casse son moteur et s’ensuit une scène ridicule avec des hooligans (en Formule 3 !)  qui lui hurlent de retourner au Brésil. C’est toujours affreusement caricatural, les méchants de l’équipe britannique “tricheraient” avec de nouveaux moteurs non homologués.

Go back to Brazil or Come to Brazil ?

Côté vie privée, ce n’est pas la joie non plus pour Senna. Sa femme, lassée de la grisaille anglaise, lui envoie les papiers du divorce. Il ne se remariera plus, en tout cas pas avant d’épouser le mur du Tamburello en 1994. Un gars de Lotus vient lui promettre un contrat en Formule 1 juste avant le départ de la dernière course, évidemment la plus importante de sa vie. Instant émotion lorsque sa môman arrive dans le public deux secondes avant le départ.

Le suspense de l’épisode 2 résumé en une image

Tout le suspense lié à cette course cruciale va ensuite tourner autour… d’un scotch que Senna a mis sur sa ventilation et qu’il devra enlever manuellement une fois le moteur bien chaud. Évidemment le moment venu il a toutes les peines du monde à arracher ce foutu scotch tout en conduisant mais, je vous le donne en mille, il finit par y arriver, la voiture se transformant alors en avion à réaction et il termine champion de F3. Mais Lotus ne va finalement pas l’engager car il n’est pas britannique. Toute la série est vraiment construite par accumulation de petits suspens forcés. Ayrton finit par accepter une offre nulle de l’écurie Toleman, qui deviendra Benetton, et décide de se faire enfin appeler Senna.

Sacré Nicky !

Ses débuts en Formule 1 ne sont même pas à l’écran mais la série nous invite à voir la soirée monégasque de présentation des pilotes où apparaissent Nicky Lauda et surtout « The Great Villain », j’ai nommé Alain Prost. C’est bientôt la fin de l’épisode 2 et on peut enfin suivre de la F1 avec le mythique GP de Monaco 84 couru sous une pluie battante. Pour ceux qui ne le savent pas, la conduite sous la pluie était un des gros points forts du Brésilien et durant cette course, on le voit dépasser tout le monde et se rapprocher toujours plus d’Alain Prost qui est en tête. Alors que la pluie envoie valdinguer la plupart des pilotes, Jacky Ickx, le directeur de course, décide d’arrêter la course donnant la victoire à Prost. Senna, lui, ne s’arrête pas et continue tout seul malgré le drapeau rouge. On essaie de nous faire croire que Prost a été avantagé et que c’est un nouveau complot anti-Senna (au moins le 3e depuis le début de la série), mais on omet de préciser que si Ickx parle bien français, il est de nationalité belge. Aucune précision non plus sur le troisième larron, l’Allemand Stefan Bellof, qui tournait encore plus vite que Senna avant l’arrêt de la course. Le pauvre Bellof se tuera d’ailleurs un an plus tard aux 1000 km du Mans suite à un accident avec… Jacky Ickx. Il faut dire que les pilotes de cette époque, quand tu ouvres leur page Wikipédia, tu as une chance sur deux de voir qu’il s’est tué avant 30 ans. L’épisode se termine avec la signature de Senna chez Lotus.

La liste funeste s’est heureusement calmée ces dernières décennies

Le suivant commence avec le Grand Prix d’Estoril 85 qui se déroule encore sous la pluie (je ne me souviens pourtant pas qu’il pleuvait tous les dimanches dans les années 80). Cette fois, Ayrton Senna fête sa première victoire en bonne et due forme. La série saute directement 18 mois plus tard avec le titre mondial de Prost en 1986. Puis rebelotte, avec un nouveau saut d’une année lors d’une visite au Japon avec Ron Dennis pour discuter d’équiper les McLaren d’un moteur Honda et surtout pour que Senna rejoigne Prost dans la même écurie. Ce qui est chose faite peu après, on va enfin avoir droit au meilleur moment de la rivalité franco-brésilienne dont on parle encore aujourd’hui.

Le grand méchant digne d’un film Marvel

Retour à Monaco lors du GP de 1988 et on retrouve Senna qui met la pure misère à Prost avec presque une minute d’avance, mais il est tellement dans la « zone » qu’il continue d’accélérer en prenant tous les risques et il finit par se crasher lamentablement, soi-disant “distrait” par la radio. Bravo le génie ! Simply the best on vous dit. Le Brésilien doute et c’est le moment du classique retour aux sources où il va demander conseil à son pote de karting de l’époque. Ça fonctionne vu qu’il gagne son premier titre de champion du monde avec pourtant moins de points au total qu’Alain Prost. Cherchez pas, c’était comme ça à l’époque, les plus mauvais résultats étaient effacés. Ça me rappelle la fois au gymnase où lors d’un semestre en chimie, j’avais eu 10, 10 et 2, mais comme la pire note était supprimée j’avais fini avec une meilleure moyenne que la première de classe qui avait fait trois 9. Désolé Cynthia.

Sa nouvelle copine Xuxa qui lui souhaite bonne année 89, 90, 91, 92 et elle s’arrête à 93. Pas de 94 ? Coïncidence ? je ne crois pas.

Alors que commence l’épisode 4, le spectateur est tout excité car on arrive dans les années folles avec la rivalité Prost/Senna à son maximum. La déception n’est que plus grande lorsque se déroule sous nos yeux l’épisode le plus nul, quasiment uniquement centré sur les amourettes du charmeur brésilien. À peine assiste-t-on à une dispute dans les paddocks où Prost se plaint d’être désavantagé par rapport à son coéquipier par les ingénieurs McLaren. Notons au passage la magnifique performance de l’acteur interprétant Prost dont l’horrible accent français en VO mérite bien une nomination aux prochains Emmy Awards.

Cela rappellera des souvenirs aux connaisseurs

Le « professeur » ne supporte plus l’arrogance du Brésilien et il signe chez Ferrari pour la saison prochaine. Avant ça, il y a tout de même le fameux épisode de Suzuka 89 où Senna doit absolument gagner et il force le passage à Prost qui lui ferme la porte. L’accrochage est inévitable, envoyant les deux McLaren dans le décor. Mais avec l’aide des commissaires de pistes et au prix d’une manœuvre dangereuse, Ayrton coupe le virage, repart comme si de rien n’était et finit par gagner la course et croit remporter un second titre de champion du monde. Hélas, Calimero Senna est disqualifié, Prost est à nouveau champion du monde. Dans la série, ce moment nous est montré comme une incroyable injustice pour le Brésilien, mais côté français je vous laisse regarder la version télévisée de l’époque, c’est un véritable délice.

La FIA fut dirigée de 1978 à 1991 par le Français Jean-Marie Balestre, autre ennemi intime de Senna. Si son successeur Max Mosley s’illustrera plus tard pour avoir participé à des soirées à connotation nazie, Balestre, lui, ne faisait pas semblant. C’était un véritable ancien Waffen-SS, soi-disant infiltré pour le compte de la résistance mais dans tous les cas un sacré margoulin. Il est dépeint tout le long de la série comme le grand mafieux qui fait tout pour favoriser son compatriote Prost. Après la fin de saison 89 en eau de boudin, Senna ayant une nouvelle fois trop pleurniché risque une suspension de sa licence pour la saison suivante s’ il ne présente pas ses excuses à Balestre. Ce que Ayrton ne fait évidemment pas, mais avec toute la magnanimité qui caractérise traditionnellement les nazis, Balestre passe tout de même l’éponge.

Je vous passe les scènes de remplissage à l’eau de rose pour me concentrer sur Suzuka 90, soit la revanche de l’année précédente. Senna doit juste finir devant Prost pour être champion une seconde fois, il n’en a plus rien à foutre et percute volontairement le Français à pleine vitesse au premier virage. Je vous laisse déguster la presse d’époque. Un génie on vous dit, « The Best ».

Il a donc existé une époque où Marc Rosset survolait des tournois !

Le dernier épisode se concentre évidemment sur le tragique week-end d’Imola 1994. Prost a pris sa retraite et est devenu consultant. Senna est chez Williams. Le premier jour des essais, on assiste au gros crash du Brésilien Rubens Barrichello. Senna est très inquiet pour son compatriote et il va discuter avec Lauda pour essayer de recréer un syndicat des pilotes. Son visage brûlé est très mal maquillé, mais avouez que de voir Nicky Lauda à Imola c’est cocasse. Le jour suivant n’est pas plus joyeux avec l’accident mortel du pauvre Roland Ratzenberger, un Autrichien qui était pilote payant dans l’écurie MTV. Cette écurie n’a participé qu’à 21 courses et il suffisait d’avoir assez de fric pour avoir un volant en F1 sans beaucoup d’expérience dans une voiture pourrie, soit le cocktail idéal pour se tuer. Dommage que ce concept n’existe plus, Elon Musk aurait sûrement été intéressé.

Comme Ratzenberger n’avait participé qu’à un seul grand prix avant sa mort, que personne ne savait trop qui il était, les organisateurs ont décidé que c’était pas si grave, the show must go on, et la course du dimanche 1er mai 1994 fut maintenue. Vous connaissez la suite et la série se termine évidemment avec de vraies images d’archives. Il manquerait plus qu’il nous mettent « Simply the Best » de Tina Turner au générique de fin. Ce serait abusé, non ? Guess what…

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