Quand, il y a six mois, on a bloqué les dates d’un voyage en équipe en Provence, personne n’avait pensé une seule seconde qu’on risquait de devoir trouver une solution pour voir un quart de finale de la Nati à 3h du mat’. C’est peu dire que ce fut sportif d’organiser ça et encore plus de le regarder. Récit d’une nuit en environnement hostile.
Petite mise en contexte
Il n’a pas fallu longtemps pour qu’au moment des retrouvailles de la quarantaine de participants (une quinzaine de gros fans de foot, une autre quinzaine intéressée par ce Mondial et le parcours de la Nati, et une dizaine qui pense qu’on parle de baseball) à Carry-le-Rouet le vendredi 10 juillet, les questions tournent autour du match et de la manière de le regarder. Il faut dire qu’une fraction d’entre nous avait fait une halte à Montélimar la veille, jour de France-Maroc, et que ce fut déjà quasiment mission impossible de trouver une télé en ville, à notre grande surprise. Il faut dire, aussi, qu’autant nous avions échangé quelques messages sur le groupe WhatsApp après la qualification contre la Colombie, autant personne n’a été plus loin à ce niveau, les organisateurs principaux étant plutôt dans le groupe ayant autant d’intérêt pour le foot que Gianni Infantino pour l’équité sportive, et le reste, votre serviteur en premier, s’étant dit qu’on verrait bien sur place. Il faut dire, toujours, que le match n’étant par retransmis sur M6 mais sur beIN, les simples télés de l’hôtel ne passent donc pas le quart de finale.
La recherche d’une solution
Un verre (en plastique bien sûr) à la main dans la piscine, les discussions vont donc bon train. D’autant plus que Carry-le-Rouet est un village ayant le rythme de vie d’un hameau argovien, où tout ferme à minuit et où il n’est même pas possible de commander une bière au bar de l’hôtel passé ce délai. Une idée lumineuse émerge du milieu de l’apéro du vendredi, celle de louer la salle de réunion de l’hôtel pour y brancher un beamer. Les charmantes réceptionnistes nous disent qu’elles doivent se renseigner et qu’elles nous rediront le samedi matin. Soit. La nuit passe donc.
Et le lendemain matin, le couperet tombe, ça n’est pas possible. Tout est à refaire, comme on dit au foot après avoir encaissé une égalisation évitable. Certains font un rapide tour des bars du village (c’est allé vite, vu le nombre astronomique de 4 ou 5 qu’en compte le bled) pour chercher une solution, mais sans succès. Le casino (oui, ça il y en a un, allez comprendre) nous informe qu’ils vont passer la première mi-temps, mais sans le son, et qu’à 4h ils ferment. L’idée d’être coupé après une mi-temps ne nous satisfait que modérément… Las, un détachement part faire une pétanque au boulodrome du coin et pense trouver la solution parfaite : l’association des joueurs de boules locaux a un « club house » au milieu des terrains, où ils servent à boire et sont équipés de télés. On leur demande donc si on ne peut pas leur emprunter ou louer le cabanon pour la nuit. Réponse des intéressés (à lire avec un accent du Sud à couper au couteau) : « Oh non. Même pour 10’000 euros personne va se lever pour venir vous ouvrir. » Bon. On leur commande quand même une tournée de pastis, histoire de rester hydraté par cette chaleur. Réponse « Aussi tôt ? Vous oubliez. Si on sort le Ricard avant 18h, les gens deviennent méchants et se lancent les boules dessus. » Sympa comme endroit. Déjà.
Retour donc a l’hôtel où, sans solution, on va redemander pour la salle de réunion. C’est toujours non car ils ont peur que l’on fasse trop de bruit et qu’on dérange le reste des vacanciers y séjournant. Déjà qu’une touriste s’est plainte à la réception qu’on rigolait trop fort dans la piscine en plein après-midi… On leur répond qu’on comprend, mais que si on est 30 à regarder le match sur des ordinateurs répartis dans tout l’établissement ça ne sera en tous cas pas mieux niveau bruit. Cette fois l’argument fait mouche et la réceptionniste dit qu’elle va passer des téléphones pour nous trouver une solution. Quelques minutes plus tard, elle arrive, triomphale, nous annonçant avoir pu nous réserver un bar au Vieux-Port de Marseille rien que pour nous, qui diffusera le match. Sur le papier, parfait. Seul défaut, c’est à une bonne demi-heure de route. Mais elle nous réserve les taxis en avance. Tout va bien dans le meilleur des mondes.
L’avant-match
Munis pour une dizaine d’entre nous de maillots de la Nati, nous allons donc manger l’esprit tranquille tous ensemble dans un restaurant du village, où nous sommes accueillis comme des papes. Petit plus, ils ont un DJ, et ça ne traîne pas avant qu’on lui demande de passer, une première fois, « Richi », l’hymne officieux de la Nati depuis que c’est celui de Gottéron. L’avant-match est lancé ! Il le sera encore plus quand, après avoir mangé, le restaurant, un peu sur notre impulsion, se transforme en un mix assez improbable entre un dancefloor, un bar de supporters suisses et un sauna. Le tout devant les tables de gens venus simplement au restaurant, qui nous regardent soit amusés (ceux-là sont rapidement venus nous rejoindre), soit interloqués à la vue d’une trentaine de personnes dansant en braillant du suisse-allemand approximatif sur la Côte Bleue (certains de ceux-là ne sont pas restés longtemps). Un petit air de Bamee dans les Calanques, en somme. Un des serveurs nous remerciera même pour ce moment.
À minuit pile comme prévu et quart, après 2 ou 3 Richi de plus, tous les motivés se hissent dans les deux vans et les quatre voitures affrétées par l’hôtel pour le trajet vers Marseille. Trajet assez calme, où le chauffeur nous apprend pourquoi des chèvres se baladent sur l’autoroute dans la région*, et nous montre la tristement célèbre cité de La Castellane, à bonne distance quand même.
Puis nous arrivons sur le Vieux-Port (où, on va y revenir, on nous dira à plusieurs reprises de niquer nos morts), empli comme en plein jour, et nous dirigeons, un peu en avance (il n’est alors même pas 1h) vers le bar « spécialement réservé ». Et là, la réalité nous frappe dans la gueule comme une mine des 30 mètres de Xhaka. Pas de bar tranquille réservé rien que pour nous, pour en faire un havre de supporters helvétiques dans la cité phocéenne. À la place, on arrive devant l’entrée d’une boîte de nuit, où plusieurs personnes font la file, d’autres en sortent aussi trempées de sueur que si elles ressortaient de la mer, le tout sous l’œil apparemment peu commode du sécu, sorte de golgoth ressemblant physiquement vaguement à Pascal Zuberbühler, en encore plus large et en au moins aussi haut. Autant dire que l’enthousiasme de la trentaine de « supporters » que nous étions a un peu faibli.
On va quand même demander à Zubi ce qu’il en est, et il prend l’un de nos meneurs à l’intérieur de la boîte pour voir le quoi comment, ce qui ne nous rassure pas des masses. Après quelques instants d’attente circonspecte dehors, les deux reviennent et nous font entrer. C’est alors qu’on découvre ce qu’il en est vraiment. Pour l’instant, on nous explique qu’un coin du bar sans télé est plus ou moins pour nous, à la condition qu’on commande des bouteilles. Bouteilles qui nous seront servies avec des cierges magiques. Ça fait bizarre de voir encore ça maintenant, quand même… Et à 2h45, on aura le droit d’aller, debout, devant l’écran pour l’instant éteint et positionné au plein milieu du (petit) dancefloor, juste devant le DJ. Ah et on nous dit qu’on aura pas le son de la télé avant, au moins, 4h. Spoiler, on l’aura jamais.
Déçus mais conscients qu’on n’a pas vraiment le choix, certains mettent la fin d’Angleterre-Norvège sur le natel dans un coin du bar, supportant tant bien que mal la daube de musique latino qui passe a plein tube (super pour se mettre dans l’ambiance avant de jouer l’Argentine), tandis que d’autres prennent l’air devant la boîte. L’occasion pour ces derniers d’être témoins d’une violente bagarre dans la rue, qui se termine par des jets de bouteilles et par l’entrée à l’intérieur du bar ordonnée en urgence par un Zubi finalement assez efficace. Ou de sympathiser avec le SDF de la rue en question, pas méchant mais un brin collant et même déroutant quand il commence à se soulager sur le mur juste à côté du petit groupe.
Le match et ses à-côtés
Bon gré mal gré, on arrive donc à 2h45. Devant le peu de mouvement ordonné par le personnel de la boîte, on décide de se frayer par nous-mêmes un chemin jusqu’à la télé, en ramassant le gérant au passage pour qu’il nous l’allume. Ce qui nous provoque les premières inimitiés, la clientèle de l’établissement, visiblement pas du tout prévenue de l’orientation de la soirée, ne comprenant pas pourquoi un troupeau d’énergumènes prennent place sur le dancefloor en chantant « schwitzernati olé olé ». Mais cette inimitié-là ne pose pas plus de problème autres que quelques râleries.
Plus embêtant en revanche, le fond du bar, relativement caché dans l’obscurité, accueillait une clientèle bien moins fréquentable – ce qui veut tout dire quand on voit celle qui était en train de danser -, que le fait d’allumer la télé et monter un peu les lumières a coupé dans leurs activités en cours, soit le harcèlement (pour être soft dans nos propos) de quelques clientes. Autant dire que pour eux, on est instantanément devenu l’ennemi, on y reviendra.
Pour l’instant, on se concentre sur le match. Malgré les circonstances, on voit plutôt bien l’écran et, à défaut d’avoir le son, on est une vingtaine (oui, on a perdu les moins motivés en route quand ils ont vu la gueule du « bar réservé rien que pour nous ») à chanter le Cantique Suisse a capella, par dessus la daube de musique latino, se calquant sur les mouvements des lèvres des joueurs, dans un moment presque émouvant.
Mais notre enthousiasme est rapidement douché par le but chanceux argentin. Et par le début des provocations de nos nouveaux copains des cités, qui commencent à nous brailler des « Argentine, Argentine ! » et « Messi, Messi ! » (on repassera pour l’originalité) dans les oreilles. Et cela continuera quand le plus petit en taille de leur groupe vient se coller aux grands à l’arrière du nôtre, et commence à les pousser, prétextant ne pas voir l’écran et leur disant de s’enlever. On rappellera ici que le type en question était dans ceux qui profitaient de l’obscurité avant notre arrivée et qu’il n’avait probablement pas la moindre idée que Suisse-Argentine se déroulait ce soir matin. Après une brève altercation, on décide finalement de ne pas entrer dans leur jeu, le reste de leur groupe, largement plus menaçant que le nabot en question, n’attendant qu’une réponse de notre part pour venir s’en mêler, et de se décaler un peu. En leur demandant quand même d’arrêter de nous gueuler leurs « Messi, Messi ! » dans les oreilles. Réponse des intéressés « Mais on est tous Argentins wallah, on chante pour notre pays ». On veut bien croire que l’habit ne fait pas le moine, mais on a quand même quelques doutes sur celle-là… Le reste de la mi-temps se passe sans heurts majeurs, mise à part l’incompréhension de certains venus pour danser qui nous insultent (décidément, ça doit être leur seul moyen de s’exprimer dans le coin) car on bloque le dancefloor. Désolé, à nous aussi on nous avait vendu autre chose…
On profite de la mi-temps pour passer aux toilettes, où l’on vit une expérience sociale à elle-seule. Pour toute la boîte, il n’y a qu’une seule cabine (mixte donc, histoire de rendre le boulot plus facile aux violeurs du fond, probablement) et un pissoir. Et on dirait qu’une bombe a explosé dans chacun des deux contenants, déversant quantité de fluides indéterminés un peu partout. Pour une raison inconnue et qu’on ne veut pas connaître, deux filles sont assises par terre là au milieu, oui oui, dans ce merdier indescriptible, à discuter. À ce stade, on relèvera tout juste l’absence de savon tant on aurait pu la parier. On se serait d’ailleurs fait plus de ronds qu’avec les paris sur la Suisse…
La deuxième mi-temps commence donc, sur les mêmes bases que la fin de la première. Et là, au bout de longues minutes de tension extrême, la lumière fût. Ndoye s’échappe sur le côté et crucifie un Emiliano Martinez qui n’aurait pas fait tâche dans notre bar. Explosion entre nous, on se saute dessus, on hurle, on pleure presque, oubliant encore un peu plus la daube de musique latino qui gueule toujours. L’exploit est possible, on y croit, la Nati va aller en demies bordel !
Hélas, la joie aura été de courte durée. D’une part à cause de l’expulsion scandaleuse d’Embolo, sur laquelle on ne va pas revenir ici, ce cher Olivier Bender l’ayant déjà fait là. Mais aussi car peu après le but, probablement échaudés par le fait qu’on puisse être heureux, nos nouveaux amis du fond de la boîte reprennent leur cirque. Ils refont le coup du « je ne vois pas, pousse-toi ». Sauf que cette fois ça ne prend pas, le copain en question ne bronche pas. Alors qu’il se fait de plus en plus chahuter sans réagir, une des pépites locales, voyant que le fait de juste pousser ne suffit pas, lui empoigne la chemise, la tire et la lui déchire ! C’est alors que deux, puis trois, puis quatre perturbateurs arrivent autour de lui. On se dit qu’ils sont peut-être bel et bien argentins en fin de compte, car cela rappelle effectivement la manière dont Messi et ses amis entourent l’arbitre à chaque coup de sifflet. Un peu comme sur le terrain avec l’arbitre. On en fait de même, essayant de calmer le jeu, car cette sympathique équipe n’attend que ce que l’on frappe en premier pour avoir une bonne excuse pour en faire autant. Voire de sortir ce qu’ils ont potentiellement dans les poches. On ne sait pas mais on ne veut pas savoir. Après quelques secondes très tendues, tout le monde se calme, un peu aidés il est vrai par Zubi qui est venu faire de l’ordre. Les perturbateurs sont calmés, mais on se met à sérieusement redouter que l’on soit attendus à la sortie, vu la tournure des évènements. Et on n’est pas sûr que notre nouvel ami, le syndic incontinent de la rue en question, ne soit d’une grande aide dans ce cas…

À Marseille, on rappe et on déchire.
Un peu inquiets, on essaye de se replonger dans le match, car on est en prolongations, et on tient le nul, il faut pas l’oublier. Puis, enfin une bonne nouvelle, après quelques dernières provocations, les « Argentins » de la boîte finissent par se barrer, probablement lassés de voir que ça ne prend pas et terrassés par les minutes de temps additionnel inventées par Monsieur Pinheiro et par les prolongations. Ce qui n’apaise pas tout pour autant. Au moment du funeste 2-1, un petit groupe sort quelques instants du bar par frustration et est immédiatement témoin d’une course-poursuite à pied suite à un vol à la tire. C’est Marseille bébé. Ils ne tarderont pas à rentrer, juste à temps pour voire le 3-1 qui sonne le glas de nos espoirs d’exploits. Tout ça pour ça.
Heureusement, personne ne nous attendant finalement à la sortie, il ne nous restait donc plus qu’à trouver des taxis pour rentrer sans nous faire agresser par d’autre énergumènes locaux et sans se farcir une chèvre en route, ce qui fut par chance fait, pour regagner nos pénates sur le coup des 6h45. Tout juste à temps pour l’ouverture du petit-déjeuner de l’hôtel et pour quand même aller fermer les yeux un moment. La journée fut longue, la nuit encore plus. Heureusement qu’il reste un jour de vacances. Mais promis, on ne remettra pas les pieds à Marseille. Et on se souviendra de ce match pas comme les autres.
*Si l’anecdote vous intéresse, je l’explique volontiers en commentaire si vous le demandez, l’article est déjà assez long.

L’anecdote des chèvres !
Alors selon nos informations, le massif de collines qui sépare Marseille des petites bourgades de Carry-le-Rouet, Ensuès-la-Redonne et Le Rove, notamment, comptent de nombreux élevages de chèvres, qui servent à la production de la Brousse, fameux fromage local. Il y a quelques années, plusieurs chèvres ont réussi à s’échapper et à retourner à l’état sauvage. Depuis, elles se reproduisent à une vitesse folle. À tel point qu’il y a 4 ans, on comptait environ 1600 chèvres sauvages dans ce petit périmètre, avant que la population ne soit régulée. Mais il semble qu’elle soit remontée vite depuis, forçant les autorités à mettre de cocasses panneaux « ATTENTION ! Troupeaux de chèvres errantes » au bord des routes et autoroutes de la région. Il faut dire que les chèvres n’ont strictement rien à foutre des voitures qui passent à plus de 100 km/h juste à côté d’elles et que cela a donné lieu à nombre d’accidents de la route dans le coin, parfois graves.
Enfin nous on vous explique ça, on n’a pas vérifié hein, c’est notre chauffeur de taxi qui nous a raconté toute l’histoire. Avant d’ajouter que lui en avait touché une à faible allure quelques jours plus tôt. Bon, pour ça, il nous a moins convaincu.
Pas sûr que cet article soit sponsorisé par l’office du tourisme de Marseille.
Quelle Odyssée! Et bravo pour votre sang froid dans ces circonstances. Ca aurait pu mal tourner