C’est pas pour être méchant, mais…

S'il en est un qui sait quel feutre a le meilleur goût...

Le journalisme engagé dérange, et c’est bien là sa toute grandeur. Il ne caresse pas l’opinion publique dans le sens du poil, il la gratte jusqu’à l’os. Il fout les pieds dans le plat quand les autres préfèrent les courbettes et les silences. Il ne se prostitue pas pour des clics ni pour des likes. Le journaliste engagé prend parti, il prend des risques, des vrais. Pendant que les éditorialistes de salon vendent du vide sous cellophane, lui, il tranche dans le vif à l’aide de l’absolue liberté de rédiger qu’il s’est forgée au cours de sa belle carrière couronnée de probants succès. Il dénonce, il nomme, il accuse, quitte à se faire clouer au pilori par les bien-pensants. Il n’est pas là pour équilibrer les points de vue quand la vérité penche d’un seul côté. Car la vérité, lui, il la connaît, il la défend, sans faille. De sa plume acérée, il refuse la neutralité complice, cette lâcheté maquillée en pseudo-objectivité. Le journalisme engagé n’est pas un métier de cour, c’est un combat de tranchées. Et tant pis si ça choque : lui, il sait qu’il a raison. Parce que.

Christophe Spahr, chef des sports du plus grand quotidien francophone de Valais romand fait partie, de cette caste en déclin des journalistes engagés. Il n’en reste plus beaucoup, des comme lui. Nous nous devions de lui rendre hommage – sans aucune nomination au Pigeon d’Or, il est hors catégorie – en juste trois exemples (car ceci n’est pas un article sur le foot féminin).

Le 13 janvier dernier, l’homme à la belle plume titrait « En Valais, l’égoïsme devrait s’effacer devant l’intérêt commun », dénonçant, accusant, nommant clairement le manque de sens commun de quelques trop égoïstes personnes prêtes à s’élever contre le si beau projet de nouveau complexe immobilier tout intégré de Chris McSorley, à Sierre, comprenant, bien évidemment, une belle patinoire multi-fonctionnelle, dernier cri, pour que soit encore plus belle la fête du titre national que le HC Sierre décrochera en 2030. Ou 31. Voire 32. Avant Ajoie, en tout cas.

J’écris pour Carton-Rouge depuis plus d’une année, mais j’ai encore à apprendre et Christophe Spahr est un maître pour moi. Par exemple, notre journaliste engagé sait poser les bonnes questions, celles qui feront changer d’avis séance tenante les félons opposants. Plume brandie tel un sceptre, effrontément, il écrit : « Pourquoi chercher des noises à des investisseurs et des entrepreneurs qui s’escriment à faire rayonner notre région en Suisse et à l’étranger ? » Et force est de constater qu’il a tout à fait raison ! Pourquoi donc oser « chercher des noises » à ces héros modernes que sont ces investisseurs et entrepreneurs ? Est-ce qu’un journaliste tiédasse oserait, à brûle-pourpoint, balancer une telle question, sans filet ? Après tout, pendant que certains chipotent à parler de démocratie, de bien-être collectif ou de préservation de l’environnement, ces investisseurs-philanthropes bossent dur pour faire pousser les dividendes, les bénéfices et autres fruits de postes de travail qu’ils ont créés pour les autres. C’est vrai qu’il faut saluer leur altruisme : faire « rayonner la région », faire « ruisseler les bénéfices » (d’image, uniquement, parce que pour le pèse, tu peux t’en torcher avec, il est pour eux, les « preneurs de risques »), faire « bétonner pour développer le territoire ». Une vraie symphonie du capitalisme éclairé (on n’est pas des fiottes de gauchistes, ici, bordel!). Et puis, qui a besoin de bien-être quand on a des « retombées économiques » ? Qui a besoin de démocratie quand les décisions se prennent entre actionnaires totalement éclairés ? Franchement ! Et puis, respirer un peu de CO₂ en plus, ça forge le caractère. Qu’on se le dise. Merci Christophe !

Mais c’est surtout devant sa conclusion que je reste béat. « Il ne faut pas aimer sa ville, sa région et son canton pour s’opposer sans véritable argument à des projets qui servent le développement d’une région et d’un canton qui en ont bien besoin. » Voilà, le journaliste engagé sait jouer sur l’émotion. Il sait tirer sur la bonne grosse ficelle, toujours à bon escient, pour stigmatiser quand il faut comme il faut. Si seulement Frédéric Favre avait su utiliser cette belle citation en 2018, nous aurions des JO en Valais l’an prochain (sans Lara, mais avec la flamme), car pour sûr, abracadabra, à cette lecture, les opposants sont devenus des ambassadeurs. En Valais, nous avons deux grands Christophe. Lui en est l’un d’eux.

Deuxième exemple, le 6 octobre dernier, notre journaliste qui ose met des mots sur une tragédie nationale entachant le pureté hocheyistique de notre 2ème division trop souvent passée sous silence : la lenteur des automobilistes suisses. On sent le courage d’un homme qui n’a pas peur d’affronter les vrais problèmes de notre Swiss League, entre deux limitations de vitesse excessive et un sandwich minute au restoroute de la Gruyère.

Parce qu’il fallait bien quelqu’un pour nous révéler que, oui, il y a des bouchons, des chantiers, et même – tenez-vous bien – des gens qui roulent « à 120 sur la voie de gauche », (soit à la vitesse maximale autorisée sur nos autoroutes). On n’avait jamais entendu ça ailleurs, ni au bistrot, ni sur Facebook, ni dans la file d’attente de la filiale « alcools et cigarettes » de la prude Migros, Denner. Jamais.

Et quelle clairvoyance : relier les souffrances existentielles du HC Sierre à la « crise » de la mobilité helvétique ! On frôle ici le prix Pulitzer de la tautologie. Bientôt, peut-être, un papier exclusif sur « le prix des carburants qui augmente quand le pétrole monte » ou « les trains pleins quand tout le monde prend le train ». Avec, en conclusion « il faudra bien qu’un jour, la ligue se penche sur la question ». L’homme distribue les tâches comme Jésus les poissons. Et le vin. #ivre

Bref, un grand moment de journalisme d’investigation, de très longue et sérieuse investigation. La preuve, il a eu le temps de méditer au moins 820 kilomètres d’évidences, lors de son déplacement à Arosa, en rêvant de Davos. Un Grand Reportage. Chapeau !

Je continue, puisque c’est facile. Le 23 juin de cette année, notre chef de la rubrique des Sports s’indignait une fois de plus de la décrépitude de notre société moderne (après son fameux « le désordre en général d’une société qui ne respecte plus rien » du 2 juin 2025. Question pour lui : C’était mieux avant, genre entre 39 et 45 ?). Quel soulagement pour moi de constater que le journalisme d’investigation n’est de loin pas mort, réfugié qu’il est dans la croisade du bon sens. Le vrai, celui du café du commerce, servi debout au comptoir et sans nuance. Enfin un éditorialiste qui ose dire tout haut ce que tout le monde répète tout bas depuis au moins 41 ans (je te fais le calcul : depuis 1984), entre la raclette sur le pouce et le coup de blanc : « Yaka ficher tout le monde, et le problème sera réglé. »

Quelle plume, quelle hauteur de vue ! George Orwell remplacé fissa par un chef de section de la voirie cantonale ! Le raisonnement est imparable : si vous n’avez rien à cacher, montrez vos papiers, votre ADN et, pendant qu’on y est, votre historique de recherches internet, bande de petits porniflards. Après tout, c’est pour votre sécurité… et la nôtre. Parce que rien ne dit plus “libertayyy” qu’un contrôle d’identité aux portes de Tourbillon.

Et cette élégance dans la rhétorique ! Il ose, c’est à ça qu’on le reconnaît : les politiques sont mous, les citoyens naïfs, les supporters suspects. Et la protection des données ? Une lubie de bobos qui ont “quelque chose à se reprocher” (même Jean-Luc Addor n’en redemande pas). C’est beau, cette foi inébranlable dans la vertu du flicage. On l’imagine déjà lancer la prochaine manif’ « Le bracelet électronique pour tous ».

Bref, un texte d’une rare profondeur, qui rappelle que penser, c’est compliqué, sauf pour ceux qui savent. Et que le mieux, c’est de leur faire confiance. Aveuglément.

Tant de vacuité qu’on comprend que, cette fois-ci, sur ce sujet, Roger Federer ne se prononce pas.

A propos Olivier Bender 73 Articles
Si j'étais de bonne foi, croyez-vous vraiment que j'écrirais ici?

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