Rencontrer un supporter génois en Suisse est aussi rare que de trouver du soleil à Neuchâtel. Du coup, on est descendu sur la Riviera ligure voir de nos propres yeux ceux qui vivent et meurent pour ce club dont le dernier Scudetto remonte à 1924. À Gênes, grands-pères et petits-fils attendent ensemble de voir il Grifone être sacré champion d’Italie pour la première fois de leur vie… et ils peuvent patienter encore un moment. Voyage à travers le temps dans l’antre de Marassi.
Débarquer dans la ville de Gênes, c’est prendre toute la mesure de l’expression : « perdre de sa superbe ». Après un trajet de six heures, avec départ de Vevey un dimanche à l’aube retardé par un échange de courtoisies avec un ancien pote du foot qui rentre ivre mort de soirée, suivi de 94 minutes de train régional à côté d’une mère exaspérée par ses deux rejetons qui foutent des cacahuètes au paprika partout dans le wagon, tu t’attends à mieux.
Ici, des bâtisses de la Renaissance côtoient des buildings vitrés à moitié vide, le port antique est balafré d’un pont sur pylônes à t’en faire oublier la mer et les ruelles sont si sombres et étroites qu’on croirait s’engager dans un mauvais train fantôme. Alors dans la ville de Christophe Colomb, au charme paradoxal et que je résume ici de façon bien trop simpliste, ce qui nous amène se trouve ailleurs, plus au nord.

Y’a quand même un con qui a floqué son maillot #9 Vitinha…
Un match dans une boîte à chaussures
Deux heures avant le coup d’envoi de la 34ème journée de Serie A, la cité portuaire se réveille en ce début d’après-midi et les trains et rues convergeant vers le quartier de Marassi infusent de rouge et de bleu. Des milliers de scooters se parquent à l’arrache dans cette zone résidentielle pour se retrouver entre copains d’avant ou en famille dans les bars ouverts aux abords du stade. Mais d’ailleurs, il est où ce cazz’ de stade ? Invisible à première vue, il faut s’encastrer entre deux pâtés de maison pour enfin voir apparaître un bloc couleur ocre aux allures de boîte à chaussures géante.

La Smart de De Rossi askip.
Un contrôle insignifiant auprès d’un steward un peu dodu et il suffit de scanner son billet à hauteur d’un tourniquet métallique pour pouvoir accéder au chef-d’œuvre en béton armé imaginé par Vittorio Gregotti. Nous voilà au Luigi Ferraris, le stade le plus british de toute la péninsule. C’est par ici qu’un médecin londonien du nom de James Richardson Spensley venu soigner les marins britanniques transportant du charbon a fondé le Genoa Cricket and Football Club il y’a 130 ans de ça. À l’intérieur, tout le monde s’en branle des places numérotées et il n’y a aucune séparation entre les différents secteurs. Tu t’assois où il y a de la place, en prenant soin de ne pas contrarier les habitudes de l’un ou l’une des 28’101 abonnés.
Sur le terrain, les acteurs s’échauffent encore, mais les deux virages qui bordent de près la pelouse sont déjà pleins à craquer. Les premières notes d’un You’re Never Walk Alone insoupçonné retentissent dans le stade et les écharpes tapissent les tribunes aux couleurs du club alors même que personne n’est foutu d’aligner deux paroles en anglais. Stunning !
La start-up et la Challenge League
D’un côté, le Côme de Cesc Fabregas, start-up catalane biberonnée aux millions indonésiens et dont les joueurs, quasi tous venus d’Espagne, ont été soigneusement sélectionnés par les data analysts du club lombard pour entourer le meilleur talent du championnat Nico Paz. Si la star argentine est pressentie de retour dans son club formateur du Real Madrid la saison prochaine, la formation qui n’aligne pas un seul Italien pointe à la 5ème place et joue encore sa participation en Champions League. De l’autre, un Genoa aux capacités techniques dignes d’une équipe de Challenge League mais sûr d’être maintenu trois ans après sa pige en Serie B et cinq mois après l’arrivée sur son banc de mon joueur préféré étant petit, Daniele De Rossi. Je le kiffais simplement parce qu’il était le seul champion du monde blond en 2006 en qui je pouvais m’identifier capillairement parlant.
Dès le début de rencontre, les styles de jeu aux antipodes se lisent clairement sur la pelouse. Les Génois peinent à dépasser le milieu de terrain avec des longs ballons balancés à l’aveugle, tandis que les Lombards campent dans leur moitié sans se montrer dangereux pour autant. Jusqu’à ce qu’ils se décident enfin à passer la deuxième après dix minutes de jeu en débordant sur l’aile gauche, avant que l’employé du mois Douvikas ne reprenne le centre d’une tête croisée. 0-1 pour le FC LinkedIn.
Le Genoa n’arrive pas à aligner trois passes et réfléchit à trois fois avant d’en faire une. En même temps, quand ton buteur s’appelle Vitinha, ça peut dissuader de lâcher le ballon. Le mec est tellement nul qu’il arrive à faire craquer un public qui a connu Mario Balotelli version post-Sion. En face, voir Nico Paz de ses propres yeux redonne foi au calcio tant le gars transpire la classe et ne perd pas une seule balle malgré le fait que toutes passent par lui. Une vraie plaque tournante. Que la gare de Renens soit renommée en son nom !
Côme, la Détestable
À la pause, Fabregas envoie le crack argentin au repos inexplicablement et le niveau général sur le terrain chute. À part le jeune Amorim, qui se démène tant bien que mal pour initier les actions des rossoblu devant la défense, le niveau est drôlement faible. Heureusement que le spectacle en tribune vient nous rappeler que le foot italien est aussi et surtout grand pour les gens qui le suivent. À côté de moi et de mon pote de cours Louis, milaniste de la première heure, Luisa, 51 ans et abonnée au Ferraris depuis ses 21, raconte que l’on n’est pas pour ce club par choix, mais que l’on naît avec le cœur rouge et bleu par tradition familiale. Parce qu’on est venu au monde dans cette ville divisée en deux.
En voyant vibrer les deux curve l’une face à l’autre pendant 90 minutes pour une équipe aussi médiocre, il faut s’imaginer deux secondes qu’un autre club historique fait vivre ce stade mythique tout aussi intensément, avec ses propres histoires et légendes. Si ici et là on ne cache pas sa joie de voir le rival de la Sampdoria végéter aujourd’hui en Serie B après avoir frôlé la relégation au 3ème échelon, les derbies de la Lanterna manquent à tout le monde.
Sur le rectangle vert, les locaux se sont enfin mis à attaquer après l’entrée de l’ancien ailier du Milan Jr. Messias. Mais le temps-fort ne sera que de courte durée, puisque Côme double la mise grâce à Diao sur un but identique au premier. Alvaro Morata pointe même le bout de son pied à vingt minutes de la fin. Alors que le débat semble définitivement clos, Côme parvient à se faire détester encore plus que ce qu’il n’est déjà en Italie en ne rendant pas une balle d’arbitre et en lançant le capitaine de l’Espagne championne d’Europe en contre-attaque pour inscrire le troisième.
Si je la voyais initialement comme une équipe novatrice et brisant les vieux archaïsmes du foot italien, le club lombard m’apparaît désormais comme une bande d’arrogants détestables. Dans une fin de match houleuse, la formation de Cesc l’emporte et l’ancien milieu d’Arsenal prend des airs de Steve Jobs en célébrant comme un débile avec son col roulé noir devant les supporters locaux. Oui, je prends un malin plaisir à rager avec des soixantenaires qui s’accrochent au muret pour insulter le jeune coach de voix rauque. Le football comme on l’aime.

« Cesc, un autographe stp ! »
Après le coup de sifflet final, on en profite pour faire un tour sous la Gradinata Nord, où les ultras ont remplacé les coups de poings par les coups de pinceaux pour réaliser d’incroyables murales à l’effigie de Diego Milito, du capitaine historique Gianluca Signorini ou encore d’autres références aux neuf championnats remportés entre 1898 et 1924. C’est con, ils étaient si proches du dixième et de l’étoile dorée cousue sur leur maillot… Un petit détour vers le port, où l’on s’enfile un bon plat de trofie au pesto cuisinés par des Thaïlandais et on termine la soirée dans un bar pittoresque devant un terrible Milan-Juve.

Un Intériste à Gênes Be Like…
Le lendemain, réveil à 4h55 pour pouvoir être à 13h15 à l’université de Neuchâtel et participer tant bien que mal à un exposé de groupe. Après sept heures de train, on n’aura toujours pas recroisé de supporters du Genoa sur le chemin du retour en Suisse, mais le soleil nous attend.

Soyez le premier à commenter