293 secondes au Walhaola

Après notre suicide collectif consécutif à la défaite contre Schalke, nous avons erré au purgatoire durant une semaine et quarante premières minutes de jeu consternantes du BVB contre Freiburg. Avant d’accéder au paradis des Dieux germaniques aux côtés de Wotan, Nuri Sahin et Robert Lewandowski. Der Tempel der Glückseligkeit s’est même essayé, sans grande conviction, à la ola.

Affligeantes. Nullissimes. Médiocres. Insignifiantes. Les qualificatifs ne manquent pas pour décrire les quarante premières minutes de (non) jeu du Borussia Dortmund samedi contre Freiburg. Certes, il faut accorder du crédit à l’adversaire du jour : malgré un effectif jeune et peu aguerri, l’alchimiste Christian Streich a mis en place une organisation, une combativité et une solidarité qui font de cette équipe du SC Freiburg l’une des plus difficiles à manier de la Bundesliga. Mais la bonne tenue de l’adversaire ne suffit pas à expliquer l’entame de match calamiteuse des Pöhler : pas d’idées, pas de rythme, peu d’implication dans les duels, manque d’envie, on a quand même l’impression que le BVB choisit actuellement ses matchs et que sa motivation dépend grandement du renom de l’adversaire. Après deux premières occasions galvaudées par Terrazzino et Flum, la domination fribourgeoise va trouver une juste récompense sur un centre de Max Kruse repris victorieusement par le jeune Français Jonathan Schmid au milieu d’une défense figée. Le public du Westfalenstadion n’est ni celui de Schalke 04 ni celui de Fribourg-Gottéron, il ne siffle pas son équipe à la moindre contrariété. Néanmoins, à l’occasion d’une énième ouverture trop profonde, on sent poindre un murmure réprobateur dans les travées de la mythique enceinte dortmundoise. D’ailleurs, cela faisait longtemps que l’on n’y avait pas vécu une ambiance aussi morne que durant ces quarante première minutes. Parvenir à éteindre les autoproclamés meilleurs fans du monde (© BVB), ça situe la faiblesse de l’entame de matchs des Borussen.

La magie du Westfalenstadion

Mais le Westfalenstadion a ceci de magique qu’il y suffit d’une étincelle pour que tout s’embrase. En l’occurrence, l’étincelle va venir d’un coup franc à quarante mètres du but fribourgeois, légèrement sur la droite. La saison passée, le BVB a souvent débloqué des matchs sur des coups francs depuis cet endroit-là, avec le pied gauche de Marcel Schmelzer dans le rôle du détonateur. Mais cette fois, c’est un pied gauche encore plus magique, celui de Nuri Sahin, qui va trouver la tête de Robert Lewandowski pour une égalisation pas franchement méritée à ce moment-là de la rencontre. Le stade s’embrase et le match change alors complétement d’âme. Porté par l’énorme clameur venue des tribunes, le BVB apathique et atone devient subitement irrésistible. Trois minutes après l’égalisation, un remarquable travail préparatoire de Jakub Blaszczykowski permet à Nuri Sahin de donner l’avantage au Borussia d’une frappe précise, du pied gauche évidemment.

On était encore en train de célébrer ce but dans une ambiance complétement survoltée lorsque, dans les arrêts de jeu de la première mi-temps, Marco Reus échoue deux fois devant le gardien Oliver Baumann. Mais la défense fribourgeoise est aux abois et Christian Günter dégage directement sur Robert Lewandowski qui ne manque pas l’occasion de s’offrir le doublé. Le Polonais est bien parti pour devenir le troisième joueur dortmundois à être sacré roi des buteurs de la Bundesliga après Lothar Emmerich (1965-1966 et 1966-1967) et Marcio Amoruso (2001-2002). En attendant, il a déjà battu un vieux record de l’histoire du club appartenant au regretté Timo Konietzka en marquant lors de ses huit dernières apparitions en Buli. Evidemment, après cette fin de mi-temps complètement folle, c’est du délire dans le stade, on hurle, on se congratule, on se tape dans les mains, on tombe dans les bras les uns des autres ; il y a deux ravissantes blondes à ma gauche, mon pote Karly et trois Polonais festifs à ma droite, j’ai une choppe de Brinkhoff’s dans chaque main, le temple de la béatitude n’est définitivement pas un vain surnom. Au passage, je plains sincèrement ceux qui n’ont pas l’occasion de connaître ces moments de joie et d’amitié intenses partagés dans un stade autour d’une passion commune et qui ne connaissent du football que les pauvrissimes émotions formatées derrière un écran de télévision. Et dire que, 293 secondes plus tôt, on déprimait et on ne voyait pas trop comment le Borussia Dortmund allait retourner un match si mal emmanché. Pierre-Alain Dupuis est un génie visionnaire : tout va très vite en football et au Westfalenstadion peut-être encore un peu plus vite que nulle part ailleurs.

Nuri ist zurück

Freiburg ne parviendra jamais à retrouver le fil de son match et à se relever de l’ouragan jaune et noir qui l’a balayé en fin de première mi-temps. Déjà battus 5-2 la semaine précédente par Wolfsburg, les Breisgauer connaissent un petit coup d’arrêt. A priori, ce n’est pas au Westfalenstadion, où ils restent désormais sur six défaites et un goal average de 1-16, qu’ils allaient chercher la troisième qualification européenne de leur histoire. Laquelle reste d’actualité soit par le championnat soit par la coupe avec une demi-finale parfaitement jouable à Stuttgart. La deuxième mi-temps a donc tourné à la démonstration dortmundoise avec plus qu’une seule équipe sur le terrain. Le Westfalenstadion a pu chavirer de bonheur lorsque son enfant chéri, Nuri Sahin, s’est offert le doublé après un premier essai contré d’un Marco Reus une nouvelle fois un peu décevant. Et lorsque Nobby, le speaker, a scandé le prénom Nuri, c’est un Sahin venu du cœur et des tripes des 75’000 fans jaunes et noirs qui lui a répondu, alors que le «Wir sind alle Dortmunder Jungs» résonnait dans les tribunes. Jürgen Klopp essaie toujours d’aligner un Doppelsechs défensif (Bender ou Kehl) et un Doppelsechs offensif (Gündogan, Sahin ou Leitner). Il a dérogé à la règle en l’absence de Bender et Kehl face un adversaire plutôt défensif et privé de son maître à jouer Cédric Makiadi. Je ne suis pas sûr qu’il retente l’expérience d’aligner conjointement les jumeaux Gündogan et Sahin contre une équipe offensivement plus forte ; c’est dire qu’il faudra choisir entre Ilkay Gündogan, peut-être le joueur dortmundois le plus régulier depuis le début de la saison, et Nuri Sahin, en passe de retrouver le niveau qui avait fait de lui le meilleur joueur de la Bundesliga 2010-2011. C’est ce qui s’appelle un problème de riches.

Walhalla et ola

Cette soirée de gala se conclura par un but, son premier en Buli, en forme de cerise sur le gâteau pour le tout jeune Leonardo Bittencourt après un solo impressionnant de Robert Lewandowski (quel joueur !) sur le flanc droit. J’ai toujours considéré que la ola était un truc de beaufs. La vague mexicaine n’implique aucun encouragement pour son équipe, c’est juste un moyen pour des touristes qui ne peuvent se manifester autrement de se donner l’illusion qu’il y a de l’ambiance, c’est parfait pour le Camp Nou ou le Stade de France mais tu verras rarement des olas dans les authentiques temples du foot mondial. Le Westfalenstadion va toutefois déroger à la règle en ce samedi faste. La ola est partie quelque part à l’angle des tribunes nord et ouest, la Südtribüne fait avorter une première tentative avant de se résoudre, à contrecœur, à jouer le jeu. Mais juste pour deux tours, avant d’inciter tout le stade à se lever pour un «Borussia Dortmund olé» bien davantage dans les gênes du Westfalenstadion. Evidemment, ce n’était pas tout à fait les mêmes émotions que lors du dernier match contre Freiburg, en mai dernier, avec le record de points et la remise du Meisterschale. Mais, dans ces moments-là, tu oublies un peu le classement et tu penses juste à savourer l’instant présent dans une totale communion avec ton équipe favorite. Et avec le club en général, que l’on soutient jusqu’au bout de la nuit à grand renfort de liqueurs BVB au maracuja.

La vie est belle

On notera quand même qu’unser Borussia a bétonné sa deuxième place au classement, relégué Schalke à dix points (quel plaisir, Danke Nürnberg !) et quasiment assuré son ticket direct pour la prochaine Ligue des Champions. Du coup, le BVB pourra donner la priorité à l’actuelle édition de la C1. Tu sais que j’aurai souhaité retrouver Schalke en quart de finale pour venger les deux Derbys perdus cette saison. Mais les poltrons d’Herne-West se sont rendus compte à quel point leurs deux succès tenaient de l’anomalie et ont préféré se vautrer devant Galatasaray pour ne pas prendre le risque de nous offrir une revanche. Le Bayern Munich a d’ailleurs aussi tout tenté pour se soustraire à toute chance de revanche pour le BVB et y serait sans doute parvenu contre un adversaire moins timoré qu’Arsenal.

Finalement, ce sera donc Malaga, ça me convient aussi. On ne sous-estimera pas cette équipe à qui tout le monde promet l’élimination à chaque tour mais qui est toujours là avec un entraîneur, Manuel Pellegrini, qui y fait un boulot formidable dans des conditions difficiles. D’ailleurs, si le club andalou lui-même n’a aucune référence à ce niveau de compétition, les mercenaires qui composent son effectif ont bien plus d’expérience de la C1 que les Bubis de Jürgen Klopp. Accessoirement, quitte à se coltiner un déplacement en Espagne, autant aller découvrir un stade où il y aura un minimum d’engouement, d’enthousiasme et de répondant plutôt qu’un énième voyage dans les tombeaux à touristes silencieux madrilènes ou barcelonais. Et puis l’Andalousie ce sera l’occasion d’aller voir la mer et le soleil, cela nous changera des usines et des frimas du Ruhrpott. Finalement, la vie a bien plus d’attrait que ce que l’on pensait une semaine auparavant dans la grisaille de Gelsenkirchen. 

Borussia Dortmund – SC Freiburg 5-1 (3-1)

Signal Iduna Park, 80’645 spectateurs (guichets fermés).
Arbitre : M. Weiner.
Buts : 28e Schmid (0-1), 41e Lewandowski (1-1), 44e Sahin (2-1), 45e + 1 Lewandowski (3-1), 73e Sahin (4-1), 78e Bittencourt (5-1).
Dortmund: Weidenfeller; Piszczek, Subotic, Santana, Schmelzer; Gündogan, Sahin; Blaszczykowski (76e Grosskreutz), Götze (77e Bittencourt), Reus (81e Schieber); Lewandowski.
Freiburg: Baumann; Sorg (79e Mujdza), Ginter, Krmas, Günter; Schmid, Schuster (71e Diagne), Flum, Caligiuri (81e Guede); Kruse, Terrazzino.
Cartons jaunes: 40e Schuster, 74e Subotic, 79e Mujdza.
Notes: Dortmund sans Owomoyela, Hummels, Kehl ni Bender (blessés), Freiburg sans Makiadi, Zuck ni Freis (blessés).

Écrit par Julien Mouquin

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