À la rédac’ de Carton-Rouge, on n’aime pas trop les adieux et on n’est pas très doué pour le premier degré. L’auteur des lignes qui vont suivre, très attristé par la brutale disparition vendredi 31 octobre dernier de son ami Laurent Van Reepinghen, qui cumulait les casquettes de fondateur et rédacteur-en-chef (entre beaucoup d’autres et pas des moindres) du magazine Courts, préfère donc vous conter la naissance d’une amitié et d’une collaboration de six ans à travers quelques paragraphes couchés sur le papier le 15 mai 2020, en plein confinement, et un peu oubliés dans un tiroir depuis. Ce qui explique quelques références sanitaires qui peuvent paraître au mieux un poil poussiéreuses et au pire carrément lunaires aujourd’hui. Cet article fait la part belle au Temple du tennis et ses arcanes plus qu’à son sujet principal de départ, et on aime à penser que la modestie et la discrétion proverbiales ainsi que la passion pour le projectile en feutre jaune qui animaient ce dernier auraient vu ça d’un assez bon œil. Grâce à ses efforts en coulisses, on avait notamment convaincu Thomas Wiesel de nous parler pendant presque une heure et demie et on s’était payé une virée à Monte-Carlo.
« Life turns on a dime », écrivait Stephen King dans 11.22.63, chef d’œuvre absolu de la littérature fantastique contemporaine, en 2011. À notre niveau bien plus prosaïque de collaborateur occasionnel de Courts, cette expression est la seule explication plus ou moins rationnelle qui nous vient à l’esprit au moment de raconter nos débuts dans les colonnes du magazine belge. Récit d’une rencontre fortuite qui nous a conduit à… prolonger l’échange.
Nous sommes le jeudi 11 juillet 2019, jour de demi-finales dans le tableau féminin de Wimbledon. Faute de précieux sésame (oui, on a un quota de clichés éculés à respecter) pour le Centre Court, on a prévu d’autres activités, avant de peut-être céder à la curiosité et se joindre à une foule plus ou moins compacte devant l’écran géant stratégiquement placé sur The Broadway, devant le supermarché Morrisons, à deux pas de la gare de Wimbledon. Deux arrêts de Tube suffiront depuis Southfields si par hasard on ne peut résister à l’appel soudain d’un combo Halep-Strycova / Williams-Svitolina. La foule et les transports publics, vous vous souvenez ? Ces mots étaient encore fréquemment utilisés et les concepts qui leur étaient attachés fort bien compris il y a douze mois. On frissonne rien que d’y penser, un peu comme quand, au détour d’une série Netflix, on tombe sur des scènes de poignées de main, accolades et autres rassemblements de plus de cinq personnes d’une violence inouïe. Des moments quasiment aussi insoutenables que le dénouement de la finale masculine qui aura lieu trois jours après le jeudi qui nous occupe et dont plus personne dans notre Helvétie natale n’a de souvenirs au-delà de la marque de 8-7 40-15 dans la cinquième manche. Alésia ? Connais pas.
Retour à ce fameux jeudi, un jour d’été dont la normalité nous semble aujourd’hui aussi absurde qu’un choix vestimentaire de Dominik Hrbaty. C’est d’abord une petite marche qui nous attend en ce matin ensoleillé. Non, pas celle qui mène à l’embouchure de Wimbledon Park, célèbre point de départ de la non moins célèbre Queue, cette procession qui vous ouvrira les portes du paradis de la petite balle jaune si vous êtes prêts à sacrifier votre sommeil sur l’autel des joutes tennistiques. On vous avouera bien volontiers que notre envie de se lever à silly o’clock pour se retrouver en 5000ème position dans ladite Queue est aussi élevée que le classement actuel de Bernard Tomic (ndlr : cette référence tient toujours la route cinq ans plus tard). On en est à notre sixième pèlerinage dans la Mecque du tennis et on ne va pas se mentir, on ne rajeunit pas. Et pourtant Dieu sait si on apprécie le « pop » de l’ouverture en grande pompe de la première bouteille de liquide pétillant vers 5h30 du matin par nos voisins de file indienne dont le foie a probablement subi des années de gainage à toute épreuve. Le tout alors que, pour notre part, on se demande avec une bonne dose d’anxiété et les paupières aussi lourdes que celles des spectateurs du court 18 après onze heures de services non retournés si notre première gorgée de café va passer sans encombre. Nos pas nous poussent donc au-delà de notre chemin de croix favori, vers le fond du parc, en passant par le terrain de mini golf, la buvette et les courts plus ou moins désaffectés (ndlr : si vous passez par là en 2025, ne nous traitez pas de menteur, l’endroit a été remis à neuf aux environs de 2023) à mesure qu’on se rapproche de la station de métro.
Cette station de métro justement, est flanquée d’un authentique OVNI du merchandising. Le numéro 112 d’Arthur Road est en effet occupé par la Tennis Gallery, une minuscule boutique dédiée à tout ce qui a le pouvoir immédiat de donner le sourire à un fan de tennis, des balles officielles usagées aux affiches du tournoi en passant par tous les écrits tennistiques imaginables, du plus célèbre au plus improbable. Un vrai marchand de bonheur dont nous ne manquerions la visite annuelle pour rien au monde, si ce n’est peut-être une invitation personnelle à un StanPairo, cocktail gratuit à la clé. Une conversation avec Richard Jones, le maître des lieux qu’il partage avec son épouse Chris, est un privilège sans cesse renouvelé. En ce qui nous concerne, ce renouvellement s’effectue à peu près tous les douze mois, comme nos multiples abonnements à des chaînes sportives bien inutiles depuis le mois de mars. Seule une annulation du tournoi nous en empêcherait, mais il paraît que ça n’arrive qu’en cas de guerre, de décès soudain de la Reine ou de pandémie. Aucune chance donc.
Ce jour-là, en fin de matinée, la Tennis Gallery est bondée à notre entrée. Sans le savoir, les quatre personnes présentes respectent déjà les futures règles liées aux rassemblements de masse. Impossible cependant de maintenir une distance sociale de plus de 30 centimètres. Il y a donc de fortes chances que le virus du plus beau des sports se propage à vitesse grand V entre les chalands. Et c’est exactement ce qui va se passer. Laurent Van Reepinghen, fondateur de la revue Courts qui est peut-être passée entre vos mains gantées ou récemment aspergées de gel hydroalcoolique à un moment ou un autre depuis 2018, est l’un d’eux. Il fait la promotion de son jeune magazine, qui a fêté sa première année d’existence il y a peu. On est très vite happé par la discussion qui est déjà aussi animée que la Henman Hill au douzième Pimm’s sur les coups de quatorze heures. De fil en aiguille, votre serviteur romand et son interlocuteur wallon se rendent compte qu’il serait plus pratique de prolonger cet échange – pour ne pas citer sans vergogne la devise de la publication en question pour la deuxième fois en 7000 signes – dans la langue de Marc Rosset (ou de Justine Henin, c’est au choix selon le relief du pays depuis lequel vous lisez ces lignes). L’échange en question se prolonge tellement qu’il débouchera sur une collaboration quelques mois plus tard.
Il suffit de repenser à cet épisode somme toute ordinaire depuis notre cellule de déconfinement progressif pour réaliser à quel point il est improbable. Sans prétendre être mathématicien (nous sommes tous épidémiologistes depuis le 13 mars, on ne peut pas tout faire non plus), les probabilités que les chemins d’un avocat bruxellois reconverti en homme-orchestre de l’édition tennistique et d’un enseignant lausannois rédacteur amateur à ses heures perdues se croisent Outre-Manche, au détour d’une promenade dans un recoin oublié de la plus belle ville du monde semblent aussi élevées que celles de tomber sur Benoît Paire dans une salle de fitness le jour de la première réouverture partielle des installations à 7h du matin. Le hasard ayant bien fait les choses, nous repartons de cette rencontre fortuite avec un nouveau contact Facebook (pour nos plus jeunes lecteurs, Marketplace n’est pas la seule fonction de ce réseau, même de nos jours), un numéro de Courts spécial Wimbledon sous le bras et pas la moindre idée que quelques mois plus tard, au lendemain de la Laver Cup (genevoise cette année-là), notre plume tenterait de chatouiller les zygomatiques d’un autre public que celui des bords du Léman. Life turns on a dime, paraît-il.

Un passionné sur les routes monégasques en 2023. Merci pour ta confiance, Laurent.

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