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Des pavés et du foin

Alors que la saison des classiques 2017 vient de se terminer du côté de Liège et que le Tour de Romandie a, comme chaque année à pareille époque, pris ses quartiers sur les routes détrempées du Chablais, de la Broye et du Gibloux, il me paraissait grand temps de faire enfin honneur au parent pauvre du sport sur Carton-Rouge qu’est la petite reine.

Un sport pourtant aussi dur et pénible qu’un affrontement sur terre battue face au taureau de Manacor. Mais un sport parfois aussi débile qu’un discours de Christine Boutin, souvent aussi chiant à suivre qu’un épisode de « Joséphine, ange gardien » et pratiqué par une avalanche de mecs aussi chargés que Ben Johnson. Surtout lorsque mon choix se porte sur un exploit réalisé sur un monument du cyclisme. La course peut-être la plus anachronique de la saison, le Lauberhorn de la pédale, le Wimbledon de la draisienne. On l’appelle communément la Reine des Classiques, l’Enfer du Nord ou la Route aux Pavés. J’ai nommé Paris-Roubaix. Et voilà une belle épreuve pour les cinglés en tout genre, ces forçats du bitume qui inspirent à la fois le respect et l’admiration mais aussi la compassion et la moquerie.

Et si je vous demandais qui a remporté Paris-Roubaix en 2016 vous me répondriez quoi ? Le Belge Tom Boonen, quadruple lauréat sur le vélodrome de Roubaix en 2005, 2008, 2009 et 2012 ? Notre Fabian Cancellara national, triple vainqueur sur les pavés en 2006, 2010 et 2013 ? Le grand favori et fantasque Slovaque Peter Sagan ? Le Novégien Alexandre Kristoff ou le Néerlandais Niki Terpstra tous deux grands adeptes des classiques flandriennes ? Ou encore un de ces innombrables outsiders, plus nombreux que sur n’importe quelle autre épreuve de la saison, prêts à bouffer de la boue ou de la poussière toute la journée suivant les conditions climatiques ? Que nenni. C’est un Australien de presque 38 ans, quasiment inconnu au bataillon, qui l’a emporté en Hauts-de-France (ça fait vraiment rêver soit dit en passant ces nouveaux noms de régions françaises). Son nom ? Mathew Hayman. Mathieu l’homme des foins. Ça fait rêver là aussi comme nom. Mais c’est surtout une surprise monumentale. Une cote de malade chez les bookmakers. Un peu comme si Gasquet remportait Roland-Garros, Martin le marathon de New-York ou Hamon les présidentielles.

Et pourtant il l’a fait. Sans l’aide de personne ou presque. En tout cas pas de ses coéquipiers de l’équipe australienne Orica-Greenedge. Pas comme un Froome qui remporte le Tour de France en franchissant chaque col ou presque entouré de 4 ou 5 lieutenants. Tout commence au briefing d’avant-course à Compiègne. Comme chaque directeur sportif du peloton, Mathew White, l’un des managers de la formation australienne Orica-Greenedge, parle à son protégé et le pousse à tout faire pour prendre l’échappée matinale. Bon d’accord mais il ne sera pas le seul à avoir cet objectif. Toujours est-il que le coach aussie a du trouver les bons mots car l’homme de paille parviendra à se glisser dans le bon wagon. La course démarre sur les chapeaux de roue et chaque tentative d’échappée est aussitôt anéantie. Certes sentir le bon coup est une question de feeling et d’expérience mais c’est aussi une question de chance en cyclisme. Finalement, c’est au 67ème kilomètre que le peloton va voir un groupe de 14 coureurs prendre la poudre d’escampette, à la faveur du premier secteur pavé, à Troisville. En son sein, bon nombre de seconds couteaux mais aussi quelques outsiders potentiels comme le français Sylvain Chavanel ou l’espagnol Imanol Erviti.

Sur n’importe quelle autre course, c’est typiquement le genre d’échappée qui, en démarrant à 190 bornes de l’arrivée, n’a qu’une infime chance d’aller au bout. Oui mais l’Enfer du Nord n’est pas n’importe quelle course. Et un étonnant concours de circonstances va faire que tout va finalement aller dans le bon sens pour le sympathique coureur des antipodes. Déjà, à 115 km de l’arrivée, une chute collective va scinder le peloton en deux et, sous l’impulsion du formidable rouleur allemand Tony Martin, reléguer dans un troisième groupe des favoris tels que Cancellara, Terpstra ou encore le tchèque Stybar. A 80 km de la ligne, soit encore particulièrement loin du but, le fermier de Camperdown décide alors de fausser compagnie à ses treize compagnons de galère et de filer en solitaire à l’avant de la course à la sortie de la mythique Tranchée d’Arenberg. Au fil des kilomètres et des secteurs clés, bon nombre de poursuivants sont progressivement éliminés de la lutte pour la victoire au gré des chutes et des crevaisons, toutes deux inhérentes à ces foutus pavés qui sont, somme toute, tout sauf faits pour une digne pratique du vélo.

Tous ne subissent toutefois pas le même sort et une vingtaine de coureurs parviennent à revenir sur l’homme de tête à une cinquantaine de bornes de Roubaix pour ne se retrouver toutefois plus qu’une dizaine à une vingtaine de kilomètres de l’arrivée. Et non des moindres puisque avec, outre Boonen, le Norvégien Boasson-Hagen, le Britannique Stannard ou le Belge Vanmarcke on est en présence de sacrés clients. Une fois passé le stratégique secteur pavé du Carrefour de l’Arbre, ils ne sont plus que six à pouvoir jouer la gagne. A trois kilomètres de la fin, Boonen attaque mais Hayman parvient à le suivre sans que personne ne comprenne vraiment comment tant cela paraît surréaliste, avant que finalement les autres parviennent également à rentrer.

Dans le dernier tour de piste, sur le vélodrome de la capitale de l’abstention (véridique !), l’Australien lance le sprint et, alors que tout le monde s’attend à ce qu’il se fasse remonter et sauter sur la ligne, personne ne parvient à le déborder et il parvient à s’imposer magistralement. A la régulière. A la pédale comme aiment le dire les spécialistes. Incrédule, il ne réalise absolument pas ce qui lui arrive et il lui faudra de longues minutes pour se rendre compte qu’il vient de réussir le plus bel, et presque unique, exploit de sa carrière, lui qui n’avait, à ce jour, remporté que la semi-classique Paris-Bourges en 2011. Il avouera même s’être senti gêné de se retrouver sur cette plus haute marche du podium devant une légende telle que Tom Boonen. Il s’excusera même (si si) auprès du belge et ira jusqu’à dire qu’il aurait bien aimé le voir gagner une cinquième fois sur les pavés. Respect. Surtout que ça sonnait juste. Pas comme si CR7 disait qu’il aurait aimé voir Messi lui piquer le ballon d’or ou si Stan avait dit qu’il aurait été vachement content de voir Kinder Bueno soulever le saladier d’argent à sa place. Ça doit être ça la magie du vélo.

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